« Une société d’hommes libres »

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« On s’était progressivement habitués à être une société d’individus libres » a dit Emmanuel Macron mercredi soir. J’aime bien cette phrase qui a le mérite de montrer les intentions de quelqu’un qui parle souvent au second degré. Une société d’individus libres cela semblait en effet non seulement une « habitude » mais aussi une conquête et un objectif, un idéal. Il faudra donc abandonner nos rêves et retourner à loi d’airain du néolibéralisme : métro, boulot, dodo… dont nous nous étions affranchis lentement, de manière chaotique, depuis 1945. A cette époque, nous sortions de la guerre contre l’Allemagne nazie ou le couvre-feu s’était imposé à une classe politique médiocre comme une mesure ultime. Elle fut en réalité un rempart dérisoire à une situation désespérée.

Il s’agit désormais de barrer la route à une structure microscopique, le virus, qui impose sa loi, nous déstabilisant profondément et montrant d’une manière crue, les fragilités de notre société qui dérivait lentement vers un univers d’hédonisme, celui que Macron nomme « une société d’individus libres ».

Un virus que l’on pourrait qualifier d’habile, persistant et surtout universel puisque le monde entier est touché. Nous sommes impuissants à lui barrer la route : il n’y a ni traitement, ni vaccin en vue et les scientifiques s’accordent à le dire : il faudra plusieurs mois, plusieurs années sans doute, pour éliminer cette plaie d’Egypte. Il faut donc parer au plus pressé : imposer un couvre-feu, c’est le sens de la décision d’un président qui veut sauver les meubles. Nous ne verrons pas avant quelques mois les résultats de ce changement de paradigme brutal.

Nous sommes, en Béarn, épargnés pour l’essentiel par la maladie et aussi par les mesures de rétorsion. Ces mesures radicales ne nous concernent pas directement et nous pourrions nous contenter d’une situation somme toute privilégiée. Nous pouvons continuer à nous réunir, à aller dans les restaurants, les bars. Les restrictions qui nous sont imposées sont, tout compte fait, désagréables mais acceptables. Elles nous apparaissent nécessaires donc nous les acceptons. Mais nous voyons autour de nous, des proches touchés par le virus en plus grand nombre que par le passé et les conséquences économiques, dans l’aéronautique notamment, commencent à pointer. Nous ne vivons pas dans une bulle de confort, nous sommes liés, de manière plus ou moins étroite, à ce qui se passe dans les grandes métropoles, par la famille, les amis, le travail. Nous ne pouvons donc pas y être indifférents.

Cependant la « province » d’une manière générale est redevenue un idéal, après avoir été critiquée. Les villes moyennes prennent leur revanche sur les métropoles, où de nombreuses libertés sont préservée. Conséquences, on ne le dit pas assez, le marché de l’immobilier a explosé dans nos campagnes où la moindre métairie se vent à prix d’or ; alors que dans le même temps le marché baisse dans les grandes villes où il avait atteint des records. Cet afflux de citadins à la campagne va bouleverser le mode de vie rural et cela ne se fera pas sans problèmes ni conflits : qui imposera sa vision des rapports sociaux dans cette migration massive ? Quelles en seront les conséquences écologiques ? Une osmose est-elle possible entre les uns et les autres ? Et le virus, ne va-t-il pas trouver là un nouveau terrain d’expansion ?   

C’est un autre modèle social qui se dessine en réponse au virus. Une véritable coupure avec le « monde d’avant » mais probablement pas celle que nous espérions. Ferons-nous « nation » comme le souhaite Emmanuel Macron ? Peu vraisemblable car la peur n’est jamais bonne conseillère et les hésitations, les décisions contradictoires, autoritaires dans une gestion de crise à la petite semaine où jamais la voix des salariés des hôpitaux, premiers concernés, n’a été prise en compte, n’encouragent pas à remettre son destin dans les mains de nos représentants, censés incarner la nation.

C’est donc au passé que notre Président évoque « une société d’individu libre ». Nous nous en éloignons de gré ou de force (le couvre-feu), par nécessité sans doute (la lutte contre le virus), et ce tropisme semble irréversible. L’individu libre retourne, qu’il le veuille ou non,  à sa plus simple expression dictée par la loi néolibérale qui nous régit : l’Homo Economicus ; le producteur/consommateur avec pour horizon unique l’usine (ou le bureau) et le supermarché, dernier lieu de socialisation. Nécessité fait loi a semblé nous dire le Président.  

Pierre-Michel Vidal

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2 commentaires

  • +«tourner à loi d’airain du néolibéralisme: métro, boulot, dodo dont nous nous étions affranchis lentement»
    « Affranchis, pas d’accord; pour une majorité de travailleurs vivant surtout dans la périphérie des métropoles, les plus nombreux, c’est toujours le cas!

    +«Un virus que l’on pourrait qualifier d’habile»
    La «motivation!» du virus est de s’étendre suivant la loi générale de la vie; «habile» me semble trop anthropomorphique, c’est la sélection des combinaisons et mutations, liées au hasard, qui donne cette impression.

    +«Il faut donc parer au plus pressé: imposer un couvre-feu, c’est le sens de la décision d’un président qui veut sauver les meubles. Nous ne verrons pas avant quelques mois les résultats de ce changement de paradigme brut»
    L’immédiateté ambiante(sauver les meubles!) impose constamment, dans tous les domaines d’ailleurs, de parer au «plus pressé», cela évite le pire souvent, c’est vrai, mais ne résout jamais le problème et le complique même parfois par la suite; ce dernier nécessite une globalisation, de la recherche(vaccin), de l’anticipation et des projections dans le temps, ce qu’on est jamais capable de faire!

    +«le marché de l’immobilier a explosé dans nos campagnes où la moindre métairie se vent à prix d’or»
    Vous avez peut-être lu cela, mais l’avez-vous constaté sur le terrain? La Safer veille, et c’est normal, pour protéger les agriculteurs de la spéculation.

    Métairie=métayer: Indice national 2020 du fermage: 105.33; soit une variation de +0.55% par rapport à l’échéance précédente! Ce n’est pas une explosion!
    Quant aux propriétés agricoles:
    Propriétés à la vente – Pyrénées-Atlantiques
    http://www.proprietes-rurales.com › pyrenees-atlantiques,64
    Ce ne sont pas des prix d’or!

  • Nécessité fait loi a semblé nous dire le Président.
    On peut en conclure que bientôt il va nous installer le couvre feu dans la tête ……….

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