Commémorations

4.6
(9)

Nous avons un président qui aime les commémorations et les anniversaires. Il croit en la force des symboles, à tort ou à raison, c’est à chacun d’apprécier. Cette semaine aura été riche de ce point de vue et elle aura consacré des hommes qui ont joué dans l’histoire de notre Nation, un rôle très important.

Le général de Gaulle bien sûr, en tout premier lieu. Tout a été dit sur lui et tous les recoins de sa vie publique et désormais personnelle -qui, en fait se rejoignent-, ont été explorés. Je recommande néanmoins l’excellent documentaire « De Gaulle, derniers secrets » à voir en replay sur France 3 qui explore les dernières années à Colombey, les voyages en Irlande puis en Espagne, ces derniers mois où l’homme politique devint l’homme de lettres, l’écrivain de ses « Mémoires » ; Chateaubriand du XXème siècle. Il nous manque tant celui qui aurait eu la capacité à rassembler dans ces périodes tragiques que nous vivons et qui se prêtent si peu aux querelles politiciennes.

 « Croyez-vous que le général de Gaulle et François Mitterrand aurait imposé le confinement ? » a demandé Ségolène Royal sur RMC. C’est mettre le nain et le géant à la même place et oublier que Mitterrand, l’homme de la francisque fut, dans un premier temps, dans le camp de ceux qui avaient condamné de Gaulle à mort. Les sacrifices n’auraient pas fait reculer de Gaulle et il n’eut certainement pas fait d’exceptions, aucune, pas plus pour les librairies que pour les cultes, car sa foi était discrète, sans ostentation. La faisant échapper à la controverse politique il lui évita d’en devenir un enjeu politicien. Il aurait agi ainsi à l’inverse de ces hommes politiques démagogues qui veulent ouvrir les églises malgré le confinement. Le Général n’avait-il pas évoqué: « la droite la plus bête du monde ? »

La célébration de la disparition d’un de ses meilleurs disciples, Jacques Chaban Delmas, décédé le 10 novembre 2000, serait passée inaperçue si l’actuel maire de Bordeaux, Pierre Hurmic ne s’était une fois encore, distingué dans un tweet choquant. Ainsi le premier ministre le plus populaire de la Vème République -grand ami d’André Labarrère-, inventeur de la « Nouvelle Société », s’y voit reprocher par l’ennemi des sapins de noël de n’avoir pas été un « maire à temps plein ». Quel maire aura autant fait pour Bordeaux, pourtant ? Nous verrons aux prochaines élections quel sera le bilan de M. Hurmic.  Ce que l’on peut dire en tout cas c’est que ni l’élégance ni la modestie et encore moins la tolérance n’étouffent ce monsieur, irrespectueux de l’histoire de sa ville.

Enfin, Maurice Genevoix entre au Panthéon, « une manière de sortir cet excellent auteur de l’oubli » nous dit-on ce matin sur France Culture. Mais nous ne l’avions jamais oublié. Il était sur notre table de chevet depuis notre enfance avec Alain-Fournier, Mauriac, Saint-Ex, Malraux, Pergaud, Kessel ou le Béarnais Joseph Peyré. Ce sont les classiques, nos classiques, ceux de la première moitié du XXème siècle, la qualité de leur langue et la profondeur de leur pensée avaient échappé à France Culture semble-t-il. Maurice Genevoix avait depuis toujours sa place dans notre panthéon personnel. Non ce n’est pas l’inconnu que l’on nous présente. Non ce n’est pas une découverte que son témoignage douloureux sur la « grande » guerre, celle qui a vidé les campagnes pour remplir les fosses communes, celle des mutins de 17 toujours stigmatisés pour leur révolte contre la boucherie, des gueules cassées, des veuves et des familles abandonnées.

Maurice Genevoix : « Et devant nous la plaine entière engourdie d’ombre semble gémir de toutes ces plaies, qui saignent et ne sont point pansées.
Des voix douces, lasses d’avoir tant crié :
« Qu’est-ce que j’ai fait, moi, pour qu’on me fasse tuer à la guerre ?
– Maman ! Oh ! maman !
– Jeanne, petite Jeanne… Oh ! dis que tu m’entends, ma Jeanne ?
– J’ai soif… j’ai soif… j’ai soif… j’ai soif !… »
Des voix révoltées qui soufflettent et brûlent :
« Je ne veux pourtant pas crever là, bon Dieu ! »

Mais Genevoix fit plus que décrire l’horreur des tranchées, de ces combats sanglants, de ces assauts désespérés. Il aimait par-dessus-tout la nature et la Sologne mythique, décor de son roman le pus célèbre, « Raboliot »  l’astucieux braconnier qui n’aime rien tant que chasser. Genevoix, toujours du côté des « petits », retrouve  là l’esprit de la Révolution où le peuple se leva pour que le gibier ne soit plus la propriété des seigneurs mais celle des vilains ou des nobles ; pour ce droit à la chasse pour tous, vilipendé de méchante manière aujourd’hui. Il inscrit sa prose dans une longue tradition et notamment dans le meilleur de Maupassant : ces récits des « Contes de la Bécasse ».

Maurice Genevoix (Raboliot) : « Et si quelques hommes, plus riches, accaparent le droit à la chasse, s’ils défendent leur droit avec l’appui des lois, des gardes qu’ils paient et qu’ils arment, des gendarmes en uniforme, des policiers habiles à se grimer, est-ce qu’il n’est pas d’autres lois plus anciennes, qu’on chercherait en vain dans les codes, mais que les gars de Sologne connaissent bien puisqu’ils les sentent vivre en eux-mêmes dès que le poil leur pousse sous le nez, dès qu’ils éprouvent la chaleur de leur sang ? »

Maurice Genevoix aimait la chasse et les chasseurs ; ils entrent donc avec lui au Panthéon en même temps que la cohorte immense des victimes de la guerre de 14-18. Comme les Vendéens, ces chouans qui combattaient au nom du roi, étaient entrés dans ce temple républicain dans la gloire de Victor Hugo, l’auteur de « Quatrevingt-treize ».

Pierre-Michel Vidal

Photo de Maurice Genevoix (d.r.)

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3 commentaires

  • Chaban tout comme Labarrère ont été des maires dynamiques pendant un temps, puis ils n’ont plus eu comme préoccupation que de s’accrocher au pouvoir, en faisant sombrer leurs villes dans l’immobilisme. Bordeaux n’avait plus aucune attractivité à la fin du règne de Chaban, et c’est peu dire que Juppé l’a faite revenir de loin. Quant à Pau à la fin du règne Labarrère, elle avait pris un retard considérable dans l’aménagement et la rénovation urbaine, retard dont on paie encore le prix aujourd’hui.

    Chaban 47 ans de règne à la mairie. Labarrère 35 ans. Ca n’a aucun sens, personne ne peut impulser une dynamique et avoir une vision pertinente sur autant de temps au même poste, à un moment on devient juste un notable. Dire qu’à un moment la raison d’être de ce site était de « militer » contre ces pratiques, contre les cumuls de mandats excessifs (dans le nombre et dans le temps)…

    • Je partage tout ce que tu dis.
      Si Chaban a nettoyé le Meriadec pourri d’autrefois, Chaban a aussi bâti le Meriadec pourri d’aujourd’hui. Un sacré défi pour Monsieur Hurmic et ses successeurs. Juppé n’a pu ou voulu, je n’en sais rien, s’y atteler. Il faudra bien un jour, pourtant.
      C’est là que butte le problème du non cumul des mandats dans le temps, surtout pour un maire. Comment aller au bout de tels chantiers, quand on en a la vision, en un voire deux mandats quand on sait les innombrables obstacles administratifs ? Si vient s’ajouter à cela la propension qu’ont les successeurs, à changer ou démolir l’oeuvre de leur prédécesseur nous ne sommes pas sortis de l’auberge.
      Sacré problème auquel je ne sais apporter de solution

  • Maurice Genevoix était du côté des « héros ordinaires », ces héros qui n’avaient pas demandé à l’être dans les tranchées ou ailleurs, ces soldats inconnus qui n’ont pas d’âge, et dont il est bon de pouvoir entretenir la mémoire à travers des textes qui la consacrent et la perpétuent.
    Merci, Pierre Vidal, de le rappeler.

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