Dégats du « complotisme »

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Bien sûr, l’Histoire ne se répète pas, elle n’est pas non plus cyclique comme on le dit parfois de manière puérile, elle avance tout simplement et à chaque instant le monde bouge, dans le bon ou le mauvais sens, c’est selon. Il y a cependant, une sorte de « concordance des temps » comme le dit Jean Noël Jeanneney qui a baptisé ainsi son émission chaque samedi matin (10 heures) sur France Culture. C’est-à-dire, en somme, que l’on doit tirer des enseignements du passé, de ses drames, pour éviter de refaire des erreurs semblables. Tout en ayant clairement en tête ce beau et clair dicton populaire: « comparaison n’est pas raison ».

Tout de même, l’étude du passé et de notre passé local : l’histoire du camp de Gurs par exemple, occulté longtemps par les hommes de pouvoir, devrait nous faire réfléchir sur la montée du phénomène complotiste ; cette explication simpliste de faits complexes qui capitalise la rancœur et l’amertume pour exciter les esprits, les conduire sur de fausses pistes, plutôt que d’entamer une véritable compréhension et saisir ce qui nous arrive. S’en prendre aux « gens d’en haut », à un prétendu « gouvernement mondial » qui tirerait les ficelles d’un invisible virus, c’est tellement plus simple…  Que la sociologue Monique Pinçon-Charlot accrédite cette thèse (dans le film Hod-Up vu par plusieurs  millions de spectateurs) en comparant le coronavirus à un « holocauste », qui viserait à « éliminer la partie la plus pauvre de l’humanité, dont les riches n’ont plus besoin », cela consterne, comme le dit Télérama  https://www.telerama.fr/idees/monique-pincon-charlot-tristes-tropismes-du-complotisme-6744802.php.

J’écris ces lignes en découvrant le dernier ouvrage* de l’historien palois Claude Laharie qui, avec ténacité fait un énorme travail pour faire connaître des faits terribles, bien concrets ceux-là (hélas !) qui ont concerné des dizaines de milliers d’êtres humains, vieillards et enfants compris, à quelques kilomètres de Pau, enfermés sur une lande infâme, celle de Gurs, d’où même les troupeaux étaient absents en raison de son insalubrité. Désormais après la disparition de ces baraques de la honte, ce paysage désolé, de glaise et de boue, est recouvert d’une dense forêt, plaisante, censée instaurer un « silence assourdissant » sur ce lieu de souffrance et de mort. Seul deux baraques reconstituées rappellent les larmes qui ont été versées sur ces lieux.

Ce que nous dit Laharie ? Il n’y a pas eu que Gurs -même s’il fut le camp le plus important-, dans toute la France comme lieu d’internement et Denis Pechanski historien, spécialiste de la France de Vichy, auteur de la préface le rappelle d’emblée : « l’épisode est loin d’être mineur puisqu’il a touché 600 000 personnes entre 1939 et 1946 ». Claude Laharie le précise, à son tour, les camps d’internement se sont installés en France « de janvier 1939 à la fin de l’année 1945 (…) Deux cents camps pour une centaine de départements, une moyenne de deux camps par département, qui aurait pu imaginer avant la guerre, et même après un phénomène d’une telle ampleur » Il faut inclure les camps installés dans le désert algérien, à ce sinistre décompte.

Qui sont ces enfermés dans ces baraques sans chauffage, mal protégées de la pluie, sans hygiène, ni liberté ?  « La  chronologie » des camps est variable : « les uns plutôt destinés aux républicains espagnols en 1939, d’autres à toutes les variétés d’indésirables pendant l’été 1940, d’autres aux juifs étrangers de l’époque de Vichy, aux communistes, aux tsiganes, aux franc- maçons , d’autres aux collabos et aux trafiquants du marché noir après la Libération, bref à tous ceux dont le régime en place voulait, à tort ou raison, se protéger ».

Pourquoi cet internement massif ? Claude Laharie le rappelle : « l’exclusion est au cœur du projet Vichyste (…) elle s’accompagne nécessairement de la répression et de la persécution non par volonté d’humilier mais patriotisme. Pour Vichy c’est une nécessité ». Il faut rappeler que la propagande « maréchaliste » s’était appuyée sur la thèse du complot, celle d’un complot juif et maçonnique, pour expliquer une défaite aussi ahurissante que soudaine et totale face aux forces allemandes. Le Front Populaire alors dirigé par le « juif » Blum avec un gouvernement truffé de « ministres maçons ». Pour les « complotistes » de l’époque -ils étaient légion dans les médias- il fallait trouver chez ces ennemis de la France l’origine d’une défaite que la médiocrité de notre Etat-Major avait, en réalité, provoquée.

La thèse du complot fit flores : rejetée par une poignée d’hommes d’honneur comme de Gaulle ou Cordier (ce grand résistant décédé il y a quelques jours) elle fut « avalée » par une majorité de nos compatriotes qui acceptèrent ainsi l’enfermement puis la déportation de centaines de milliers de leurs compatriotes ou voisins. Ce mécanisme que Marcel Ophüls, béarnais d’adoption, a si bien décrit dans le « Le chagrin et la pitié ». Un film qui fit grand bruit à sa sortie et qu’il serait temps de montrer à nouveau au grand public…

Comme le dit Claude Laharie dans la conclusion de son ouvrage : « Détourner les yeux, c’est se complaire dans le mythe ou le non-dit. C’est donner prise à toutes les falsifications, c’est bâtir sur du sable et se fourvoyer. Et des années plus tard, nous voyons resurgir les mêmes excès que ceux que nous croyions avoir résolus, les mêmes dérives et les mêmes échecs ».

Pierre Michel Vidal

*Claude Laharie « Petite histoire des Camps d’internement français » éditions Cairn. 11 euros.

Photo. Vue du camp de Gurs tel que photographié à partir d’un château d’eau. Gurs, France, vers 1941. (Holocaust Museum)

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4 commentaires

  • Pierre-Michel Vidal

    « Il faut impérativement cesser de trouver des excuses au complotisme »
    Aux yeux de Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch, le complotisme met la démocratie en péril en ruinant toute possibilité d’un « monde commun », d’une réalité factuelle autour de laquelle peut s’organiser la confrontation d’opinions contradictoires. (Le Monde du 25/11)

  • Humble avis : les théories complotistes sont malheureusement le reflet d’un délire collectif très « paranoiforme ».
    On nage dans la déraison et, pour parler très franchement, directement dans la connerie…

  • Oui, le parallélisme peut se justifier puisqu’il montre le danger des retombées de tout complot; cependant, du temps de Vichy les animateurs du complot étaient bien identifiés, ils savaient et disaient ce qu’ils voulaient mettre à la place.
    En ce qui concerne « le complot » actuel, les intentions sont destructrices sans aucun doute mais les initiateurs, à mes yeux tout au moins, sont très mal identifiés(un parti politique bien connu en recherche d’électeurs? ) et leurs objectifs politiques on ne peut plus flous avancent masqués.

  • Ci-après, pour info et/ou rappel, un article qui résume la tendance complotiste où se complaisent, hélas, trop de personnes, dérive d’une ambiance faschosphère…

    Article Odysee, le  » YouTube libre  » qui attire les complotistes français (Site web  » Numerama  » par Aurore Gayte, publié le 13 novembre 2020)
    Chapeau de l’article :  » Odysee, la plateforme de vidéos où le film complotiste ‘ Hold Up ‘ a été très partagé, est encore peu connue du grand public.
    Pourtant, après à peine quelques mois d’existence, elle est devenue l’un des endroits les plus propices à la complosphère française
     »
    URL : https://www.numerama.com/politique/665449-odysee-le-youtube-libre-qui-attire-les-complotistes-francais.html

    Édifiant et donc… sans autre commentaire superflu !!!

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