Dieu est mort !

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« Dieu est mort !» a titré le journal « L’Equipe » au lendemain du décés de Diego Armando Maradona, le grand footballeur argentin. C’est un beau titre venu d’un de nos derniers journaux de qualité (qui s’appuie sur une chaîne de télévision originale) qui a déclenché, autour de moi, des réactions contradictoires : « c’est très exagéré », « ces gens sont fous », « un joueur de foot n’est pas Dieu » et, argument définitif et très français : « encore faut-il croire en Dieu ». Un de mes amis, avant cela, apprenant la nouvelle, m’avait appelé ne cachant pas sa peine. Un amateur de foot certes, mais dans la vie quotidienne, pourtant, une personne à sang froid, respectueuse des normes et plutôt conservatrice (il se reconnaîtra).

Dans le champ de ruines qu’est devenu le journalisme aujourd’hui où il suffit de manier un téléphone portable pour être choisi par ses pairs comme héros de la profession sans avoir aucune formation ni même posséder de carte de presse, le journalisme sportif est devenu le réduit où l’on écrit encore avec talent, où l’on filme avec perspicacité : Le lieu ultime et concret de la liberté de la presse dont on parle à tort et à travers.

Tant de controverses autour de ce footballeur d’origine si humble m’ont amené à regarder le documentaire  « Maradona, un gamin en or », signé Jean-Christophe Rosé et visible sur Arte en replay (quelle belle invention que le replay qui anime tant de soirées de confinement !). Sorti en 2006, le film est nourri par une profusion d’images d’archives, dont une interview à la télévision argentine de 1972, alors que le « Pibe de Oro » n’a que 12 ans. Il raconte l’itinéraire du prodige argentin, de Boca Juniors à Naples, sa grandeur de joueur, sa déchéance de cocaïnomane et ses tentatives de rédemption.

Il en ressort que Diego en réalité n’est ni Dieu, ni un ange. C’est un génie du ballon rond qui efface avec une facilité étonnante ses adversaires et fait l’objet, à ce titre, d’une chasse brutale de la part de ses adversaires, le plus souvent européens, Allemands par exemple. C’est un artiste, un amoureux du beau jeu comme le fut, dans le monde du rugby le regretté Christophe Dominici disparu, lui aussi, il y a quelques jours. A ce titre, ces joueurs sont dans l’œil du cyclone et ils attirent la lumière et les sombres complots, les tacles destructeurs ou les plaquages dangereux. Le stade et sa foule, le terrain, ce rectangle de gazon, et ses 22 (ou 30) joueurs n’est rien d’autre qu’une métaphore du monde réel : de son injustice, de sa violence, de ses passions. Dans « Looking for Eric », un des meilleurs films de Ken Loach, le héros, jeune ouvrier d’un quartier populaire de Manchester qui entretient un dialogue intime -et imaginaire- avec Éric Cantona, évoque les sorties au stade avec ses amis du club de supporters comme « le dernier endroit où je suis libre ».

Maradona, issu des quartiers populaires de Buenos Aires n’a jamais trahi son camp, l’Argentine d’abord (un pays avec lequel le Béarn entretient des liens historiques) et les pauvres en général. En marquant un but de la main contre l’Angleterre, il a permis à son équipe de gagner la coupe du monde de football. Il a vengé ainsi son peuple de la défaite face à la puissance britannique lors du conflit des Malouines. C’était « la main de Dieu » a-t-il expliqué lors de la conférence de presse qui a suivi la rencontre. Ce qui fait dire à Yoann Gourguff, l’entraineur de Nantes «  Je pense que le but de la main qu’il a marqué est une entrave à la morale et à l’éthique sportives. Considérer ça comme un exploit […], j’ai trouvé ça terriblement déplacé. Il en a fait des exploits, mais reprendre ça comme fait d’arme principal, c’est terrible pour la morale ».

Que pèse la morale face à la passion dans le sport professionnel -un spectacle, en réalité- Yoann ? La raison des nantis fait-elle le poids face à l’ardeur des « Misérables » touchés par la rédemption comme le fut Jean Valjean ? N’était-ce pas déjà le message que nous délivrait Victor Hugo, dans son livre culte… ? Lors de son long séjour à Naples où il s’est compromis avec la maffia, plongeant dans la drogue, sur le terrain comme dans la vie, Diego avait gagné le cœur d’inconditionnels venus des quartiers les plus modestes, par son charisme unique. Le charisme, un incontestable don du ciel, pour le coup, car jamais personne n’enseigne cette capacité à séduire les masses, à nouer des liens avec tous, petits ou grands. On la possède, c’est tout !

Pour eux, Argentins, Latinos (comme nous disons avec mépris), Italiens du sud et autres, lassés des promesses des politiciens véreux, fatigués d’un monde qui les a exclu, pour eux qui ne croient aux révoltes inutiles et sanglantes, Diego était une sorte d’oriflamme, une manière de dire nous sommes là ! aux riches entrepreneurs occupant les loges fastueuses des tribunes d’honneur. Ses dribbles déchainaient les enthousiasmes des virages en feu car ils redonnaient une dignité à ceux qui ne sont rien. Chacun de ses buts, fussent-ils mis de la main, étaient une revanche sur le sort.

Pour ceux-là, donc, il était Dieu.

Pierre-Michel Vidal

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