La police en miettes

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Déjà en 1974, James Sarazin* se penchait sur le problème. Il dénonçait une police trop vouée, selon lui, au maintien de l’ordre plutôt qu’à des missions d’enquêtes judiciaires. C’était « le système Marcellin », ministre de l’intérieur, qui était resté en fonctions pendant prés de six ans. On se souvient également de la phrase de Chirac « L’ordre public d’abord ». L’actualité ressert les plats. Le maintien ou le rétablissement de l’ordre public est à l’origine d’un projet de loi, au contenu discuté et peut-être discutable.

Ces derniers temps, que ce soit à l’occasion des manifestations des gilets jaunes ou de l’évacuation d’un camp de migrants à Paris, les policiers sont pris à partie et accusés d’exercer des violences. C’est le propre des policiers que d’employer la force lors d’un maintien de l’ordre, c’est bien évident, mais celle-ci ne peut être utilisée que de façon légale. L’emploi de la force devient répréhensible lorsqu’il n’est pas justifié par les circonstances. Des images prises par des particuliers ou des journalistes sont régulièrement diffusées par voie de presse. Elles démontrent, à diverses occasions, l’illégitimité des violences policières. Alors sous la pression des syndicats de police, soucieux d’éviter que soient engagées des poursuites pénales à l’encontre des membres des services d’ordre, le gouvernement, en la personne de son ministre de l’intérieur, a concocté un projet de loi dite « Loi de sécurité globale ». L’Assemblée nationale vient de l’approuver. Reste au Sénat à l’entériner puis au Conseil constitutionnel à se prononcer.

Un article portant le n° 24 a suscité bien des débats. Il s’agit, officiellement de protéger les policiers. Cela répond à un engagement du Président de la république qui, le 15 octobre 2020, avait reçu une dizaine d’organisations syndicales. L’article 24 permettrait de poursuivre sur la base d’un délit qui visera uniquement le fait de diffuser des images dans le but qu’il soit manifestement porté atteinte à l’intégrité physique ou psychique d’un fonctionnaire de police ou d’un militaire de la gendarmerie. Bonne chance à ceux qui seront chargés de l’application de cette loi. En effet pour condamner, il faut qu’il y ait des faits, et les juges ne peuvent se prononcer sur de simples intentions. On se demande en conséquence comment des images peuvent porter atteinte à une intégrité physique et même à l’intégrité psychique. Difficile à démontrer.

Mais le problème est beaucoup plus grave. Les réactions à ce projet de loi montrent à l’évidence que la police est victime de son image. Non seulement, elle ne bénéficie plus de la confiance dont elle pouvait se targuer auparavant, mais on se trouve dans la situation où le simple particulier veut avoir la prérogative de dénoncer les comportements coupables de certains membres des services d’ordre. Jusque là, la police, investie de l’autorité républicaine, avait pour charge d’engager des poursuites à l’encontre des citoyens qui ne respectaient pas la loi. Actuellement la procédure est inversée, c’est le citoyen qui dénonce les illégalités de la police et qui tient à pouvoir le faire sans en être empêché par un texte de loi. En réalité, il ne faut pas se tromper, c’est l’autorité même de l’État qui est contestée.

Alors comment en est-on arrivé là ? Il faut souligner ici la responsabilité des syndicats de police, ils sont nombreux et influents. Depuis plusieurs années, ils dénoncent ce qu’ils nomment « les charges indues ». La hiérarchie ne se sentant pas toujours soutenue par les politiques et soucieuse d’éviter de faire des vagues, a fini par accepter que soient abandonnées certaines missions ou services qui, bien que parfois anodins, avaient l’avantage de permettre à la police d’exercer un véritable service de proximité. Elle est loin l’époque où la police délivrait les cartes d’identité, les passeports, les autorisations de sortie du territoire pour les mineurs, les titres de séjour, les permis de conduire, les copies certifiées conformes ; recevait les objets trouvés ; exerçait des contrôles des débits de boissons, des garnis, des foires et marchés ; assurait la sécurités des enceintes sportives, des établissements publics, des lieux sensibles,  des carrefours, des sorties d’école ; effectuait les transferts des détenus. Ajoutons qu’habillés en RoboCop, ils n’ont plus visage humain. La verbalisation dématérialisée empêche tout contact. On pourrait citer encore d’autres missions dont la police nationale a été déchargée. Bientôt elle ne s’occupera plus des votes par procuration. On ne voit plus dans les rues les îlotiers à pied ou en cyclomoteur. Oui tout cela n’est sans doute pas essentiel, mais il s’agissait de services qui permettaient une proximité qui est aujourd’hui oubliée. Elle était respectée parce qu’elle était proche et disponible. Alors apparaissent des polices municipales qui viennent assurer les missions abandonnées par la police nationale sous les coups de boutoir des syndicats.

Enfin il serait malhonnête de ne pas tenir compte du fait que notre société s’est profondément transformée. Frédéric Ploquin dans son livre**« La peur a changé de camp » dit que les policiers entament chaque jour leur travail la peur au ventre. Face aux caïds de tous gabarits, les forces de l’ordre ne font plus le poids. Aurions-nous atteint un point de non retour ?

Pau, le 30 novembre 2020

par Joël Braud

* La police en miettes. Le système Marcellin. Janvier 1974. Éditions Calmann Lévy

** La peur a changé de camp. Septembre 2018. Éditions Albin Michel

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11 commentaires

  • Bien analysé pour quel quelqu’un qui connait bien les rouages de la police.
    Chez nous on dit: »la chèvre broute là oU son propriétaire l’a attachée « 

  • La différence fondamentale est qu’ avant nous avions des Gardiens de la Paix, aujourd’ hui nous avons des Forces de l’ Ordre.

  • Pierre-Michel Vidal

    Rien de nouveau sous le soleil rappelons-nous Pierre Overney, l’affaire Devaquet ou le drame de Charonne. Tout cela est condamnable mais d’ici à stigmatiser la Police en général et le maintien de l’ordre dans son ensemble est irresponsable comme on l’a vu samedi. C’est surtout bien peu républicain. Du temps où la CGT tenait ses troupes elle avait son propre service d’ordre et il n’était pas question de débordement. Il en est de même des journalistes: un téléphone portable et des images mises à la volée sur les réseaux sociaux remplacent-ils un bon papier -peut-être au vitriol- et les photographies sans concession d’un professionnel ? Les agissements de certains policiers sont choquants et doivent être sanctionnés mais la polémique est vaine en ces temps de Covid.Comme l’a dit JP Chevénement lundi soir sur LCI : « J’aimerais qu’il y ait également de l’indignation quand 90 à 100 policiers sont blessés, à l’image des agressions qui ont eu lieu samedi. »

    • « Les agissements de certains policiers sont choquants et doivent être sanctionnés mais la polémique est vaine en ces temps de Covid. »

      Je ne vois pas trop le rapport; si je comprends bien, comme on doit être tous solidaires dans cette période de pandémie, la dispersion pour la dispersion, sans objectif de regroupement sanitaire des migrants, et avec les violences sur lesquelles je ne reviens pas, doivent être aseptisées et ne doivent « pas être stigmatisées car c’est irresponsable ».
      Pensez-vous que de disperser dans la nature des êtres sans protection d’aucune sorte, porteurs sans doute du virus pour certains, soit un bon moyen de lutter contre le Covid?
      Il y a deux problèmes: celui de la dispersion sans hébergement à visage humain et la façon de le faire, le fond et la forme en somme.

      Darmanin réclame du personnel et des moyens matériels; si c’est pour faire la même chose, est-ce bien utile? Par contre, quand il demande une meilleure et plus longue formation, il a surement raison mais tout dépendra du contenu et de la motivation de la formation.

      Pensez-vous réellement que la sanction individuelle suffira? Que faisait la hiérarchie proche et supérieure? Que faisaient les collègues qui assistaient à ces scènes comme je l’évoquais?

      « J’aimerais qu’il y ait également de l’indignation quand 90 à 100 policiers sont blessés, à l’image des agressions qui ont eu lieu samedi.  »

      Indignation, sans aucun doute mais « Qui sème le vent récolte la tempête. »

      • « Qui sème le vent récolte la tempête ». Les formules de ce genre ont un côté réducteur. Les violences exercées par les policiers sont parfois (et chaque fois est une fois de trop) illégitimes, les violences exercées sur les policiers sont toujours illégitimes. Car ce ne sont pas les policiers qui organisent les manifestations, qui invitent les black bock à casser et à piller, à lancer des projectiles incendiaires, à brûler des voitures. Sinon cela se saurait. Attention à ne pas résumer le problème en un affrontement entre deux groupes qui sont sur un pied d’égalité. Les forces de l’ordre ne se placent pas sur le même niveau que les manifestants, elles répondent à la nécessité de faire respecter l’ordre public. Il existe des manifestations qui se déroulent dans des conditions de calme et sans affrontement, c’est heureusement la majorité.
        Ceci dit il faut regretter les bavures et le dire.

        • Je suis tout à fait d’accord avec vous ,
          « Les violences exercées sur les policiers sont toujours illégitimes »
          « ce ne sont pas les policiers qui organisent les manifestations, qui invitent les black bock …

          mais reconnaissez quand même que si, sur le fond et la forme, l’expulsion des migrants, s’était passée autrement, il n’y avait aucune raison de provoquer ces manifestations absolument intolérables.

      • Pierre-Michel Vidal

        « 61% des Français ont une bonne opinion des forces de l’ordre… et 68% se disent en “sécurité” quand ils leur font face ». Sondage yougov publié ce matin sur le Huffingthonpost. Quand à Gérard Darmanin (pour lequel je n’ai aucune sympathie à titre personnel): « 36% des Français estiment “souhaitable” que le premier flic de France démissionne, quand ils sont 51% à dire “non.” Il faut arrêter d’être dans le déni. Fermez le ban, passons à autre chose…
        https://www.huffingtonpost.fr/entry/reformer-igpn-darmanin-lallement-sans-couper-de-tetes-les-francais-tres-partages-sur-leur-police-sondage-exclusif_fr_5fc67514c5b6e4b1ea4f286e

  • La lecture du long Paris-Province de J-Cl Guillebaud de dimanche dernier 29 novembre est à mettre absolument entre tous les neurones. Consternant!!

    Claire Hédon, nouvelle Défenseure des droits nommée le 22 juillet dernier en remplacement de J.Toubon, a repris le dossier du jeune Théodore Luhaka…..Après une longue enquête de trois ans, elle a rendu une décision. Elle est publiée, pour l’essentiel, par le Monde du 24 novembre.

    «la liste des manquements et des comportements contraires à la déontologie des forces de l’ordre, à tous les niveaux de la hiérarchie, est ahurissante…..
    Devant cette scène où il a été provoqué «une plaie longitudinale du canal anal et du bas rectum…sur 10cm de profondeur….plusieurs personnes s’étaient indignées, elles ont été éloignées soit par l’envoi de grenade de désencerclement , soit par un violent coup de pied, soit par le tir d’une balle de défense(LBD)….»J-Cl Guillebaud

    Quoi de nouveau, dans le bon sens , depuis?

    Que faisait la hiérarchie proche et supérieure? Que faisaient les collègues pour s’y opposer?
    Révoquer, avec sans doute des circonstances atténuantes, les acteurs, c’est évacuer le problème à bon compte.
    Non, ce n’est pas un problème individuel, c’est un problème systémique?
    On a viré jadis pour moins que cela Ministre et Préfet de police!

    • Hier en regardant l’émission « C politique » sur la 5, j’ai entendu un journaliste, (Rémy, je crois) dire qu’il avait été victime de violences policières illégitimes. Il disait que les gendarmes intervenaient d’une façon bien moins violente que les policiers et qu’il n’avait pas peur des gendarmes. Se pose la question de savoir si lorsqu’ils veulent s’adresser aux policiers le président de la République et le ministre de l’Intérieur font le bon choix en recevant les syndicats. Il existe une hiérarchie dans la police. Pourquoi ainsi la court-circuiter ? Ce serait inadmissible pour les gendarmes et pas seulement parce qu’il n’y a pas de syndicat mais parce qu’en militaires ils considèrent, à juste titre, que leur hiérarchie est le seul interlocuteur des politiques. Comment voulez-vous qu’une hiérarchie ainsi ignorée des politiques se sente responsable ? Si la hiérarchie policière est défaillante, parce qu’elle est défaillante, n’est-ce pas en raison du comportement des politiques à son égard ? Je dénonce cette dérive dans mon article. On pourrait ajouter à cela le système de gouvernance de la police. Tandis que chez les gendarmes, les avancements et gestion de carrière sont sous la seule responsabilité des militaires, chez les policiers, il existe des commissions paritaires où siègent à la fois la hiérarchie et les syndicats.

      • J’abonde dans votre sens, lors des premières manifestations des gilets jaunes, il y avait eu une vidéo extrêmement longue, plusieurs heures. J’avais tout regardé/écouté, la différence était flagrante. Les journalistes n’avaient pas peur des gendarmes et discutaient avec eux. On voyait bien également des CRS venir tirer sans raison sur les manifestants, alors que les gendarmes leur disaient d’arrêter.
        J’ai également visionné une manifestation de motards à Paris, manifestation autorisée et bien encadrée. Puis d’un seul coup les CRS bloquer la colonne, commencer à menacer, et les gendarmes qui arrivent à moto pour se mettre entre la manifestation et les CRS pour protéger les manifestants. Rétablir la confiance avec la Police va être un exercice très difficile !

    • « Que faisait la hiérarchie proche et supérieure?  » En effet! Et sur les images de ce samedi on voit très clairement 4 ou 5 salopards, pourtant isolés, qui fracassent consciencieusement un abri bus, mais on ne perçoit aucun mouvement des forces de l’ordre pour les arrêter (scène que l’on retrouve à chaque manif). Alors « pas de casse sur les casseurs » ? elle a bon dos la crainte de la bavure…

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