Pas un souffle de vent…

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Pas un souffle de vent. Nous sommes en pleine mer des Sargasses. Le navire est encalminé depuis des semaines, des mois peut-être. A bord, on ne fait plus le compte. Les voiles que l’on surveille en permanence ne faseillent pas. C’est le calme plat.

Sur le pont, les plus jeunes, ceux qui souffrent le plus de cette panne de vent, se bagarrent sans cesse. Ils ont constitué des bandes on ne sait sur quels critères et ils s’affrontent avec leurs couteaux, les outils qu’ils dérobent au charpentier. Le bosco et ses hommes veulent s’interposer mais ils sont impopulaires dans l’équipage et ils ont droit à des bordés de sifflets. Après ces affrontements, il faut laver  le sang qui a coulé sur le pont à grand coup de seaux puisés dans la mer immobile. Pourquoi ces rixes ? Quels sens peuvent-elles avoir ?

Le soleil tape fort et en haut du mât la vigie a pris un coup de chaud sur le crâne. Elle ne cesse de crier « Terre ! Terre ! » ou elle nous annonce une risée, un navire voisin qui viendrait à notre secours. Nous ne croyons plus en ces annonces hallucinées. Nous n’avons plus d’espoir et nous attendons immobiles, sans âme, car quoi faire d’autre ? Notre destin ne nous appartient pas. Nous voudrions tordre le cou de cette vigie de malheur qui ne cesse de nous mentir, de nous donner de fausses espérances et de nous bercer promesses toujours déçues.

Chaque jeudi soir le second nous rassemble au pied de la dunette pour son speech hebdomadaire : « tenez bon les enfants, ça ira mieux demain ». Il cherche à nous réconforter car il sent bien que nos nerfs sont à bout et que la situation, à bord, pourrait dégénérer.  Mais nul ne se fait plus d’illusions. Comme chaque membre de l’équipage, lui non plus ne sait rien du futur et ses belles paroles ne sauraient nous rassurer. Elles nous accablent au contraire et nous nous réfugions dans le souvenir du « monde d’avant » où la frégate allait bon train, affrontant les tempêtes sans mollir. Nous pensions alors que c’était trop : Trop d’efforts, trop de vitesse, trop de bruit -le vent dans les haubans, les jours de tempête- et nous voyons maintenant combien le vacarme de la tempête, l’allure fière et excessivement rapide de la goélette nous étaient nécessaires. Ce sont de bons souvenirs que ces combats contre les éléments. Le vacarme des éléments déchaînés valent mieux que le silence abyssal de ce calme angoissant… Si seulement le monde d’après pouvait ressembler au monde d’avant…

Les provisions sont rationnées. Et nous voyons avec angoisse la réserve d’eau s’épuiser. Nous n’avons plus droit qu’à un quart par jour et le baril est surveillé de près par le bosco qui a posté des hommes en armes autour de lui. L’eau a un goût saumâtre mais dans la chaleur qui nous accable elle nous est précieuse.  Nous avons un quart de vin chaque semaine ; jusqu’à quand ? A la cambuse, pour se nourrir, il ne reste plus que du stockfish. Le cuisinier nous en donne un morceau par jour, avec parcimonie. Le scorbut menace. Que deviendrons-nous si l’épidémie se répand ?

Les officiers ont-ils droits à des menus améliorés ? Y-a-t-il des provisions cachées ? Ont-ils accès à la cave ? C’est notre principale discussion. Nous n’en savons rien en fait mais la colère est attisée par les meneurs : les bons marins sont des têtes brûlées. Pour éviter les troubles, le commandant a instauré un couvre-feu général à 18 heures et nous passons le plus clair de notre temps, suspendus dans notre bannette ; dans un demi sommeil. Il n’y a même pas de houle pour nous bercer…

Le commandant, autant dire Dieu, reste invisible mais nous savons qu’il est à la manœuvre. Dans sa cabine il reçoit les officiers les uns après les autres et trace avec eux des routes hypothétiques. On l’entrevoit de nos hublots avec le compas, la règle et l’équerre, penché sur d’immenses cartes, dessinant des flèches, crayonnant  des lignes ; inutiles arabesques. Il lève les yeux, approche de sa fenêtre et semble murmurer contre le ciel désespérément statique…

A quoi sert de s’en prendre au ciel ? Nous demandons-nous… et les doutes à son égard s’empare de nous. Est-il encore lucide dans cette situations qui lui échappe ? Parfois de manière inopinée, il nous rassemble lui-aussi, pour de longs discours lénifiants. Il nous prend de haut, prétendant incarner une intangible autorité. Il semble craindre une rébellion à laquelle personne ne songe pourtant. Car à quoi bon ? Personne ne commande au vent.

A l’horizon, au loin, très loin, nous le voyons pourtant clairement : des nuages roulent. Ils sont porteurs d’averses, de cette eau précieuse et, poussés par les alizés, ils semblent nous fuir. Il y avait donc une autre route et l’homme penché sur ses cartes, dans sa vaste cabine, n’a pas su la  trouver.

Pierre-Michel Vidal

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3 commentaires

  • Il s’agit d’une belle allégorie. Pourvu que le Pacha nous préserve d’une mutinerie

  • « résultat glorieux d’un mode de vie, donc d’habitudes, qu’on ne veut pas changer, liberté oblige! »

    On ne veut pas admettre que par le jeu des interrelations et interactions qui se nouent entre les êtres vivants et le milieu non vivant, notre monde ne connaît que le changement.
    VIVRE C’EST CHANGER ET FAIRE CHANGER
    La diversité est la stratégie qui permet l’adaptation au changement.

  • « Sur le pont, les plus jeunes, ceux qui souffrent le plus de cette panne de vent, »
    Pourquoi?

    Puisque c’est une panne de vent, le drame décrit a son origine dans la météo locale.

    C’est donc de la météo-punitive.

    Malheureusement, les prévisions météo résultent du traitement
    d’un système complexe dont on ne peut faire que des prévisions à court terme. L’avenir pour eux est imprévisible.
    Il faut donc résister le plus longtemps possible grâce à des gestes barrières comme le partage égal des réserves, la distanciation des individus pour qu’ils ne s’affrontent pas. Tant que le quart de vin sera possible, le scorbut n’est pas trop à craindre….

    Ils pourront aussi manger des sargasses, pas très tendres mais qui est tendre en ce moment? Il y a aussi les larves d’anguilles… comme quoi la nature, si on ne la détruit pas, peut sauver des vies!
    A moins, en mettant un masque, qu’ils cherchent des restes de nourriture dans cette mer des sargasses, l’une des cinq plaques de déchets connues dans le monde, résultat glorieux d’un mode de vie, donc d’habitudes, qu’on ne veut pas changer, liberté oblige!

    « Personne ne commande au vent. »
    Bien sûr que si!
    Suivant les civilisations c’est Hélios, Sol, Râ, Inti, Neptune….puisque c’est le soleil qui génère le vent.

    Quand l’air est chauffé par le soleil, il devient plus léger, alors il monte jusqu’à un endroit où il fait plus froid. L’air le plus froid descend jusqu’aux zones chaudes. Ce mouvement constitue le vent.
    Une lueur d’espoir pour eux:
    La vitesse globale du vent a significativement augmenté depuis 2010; ce basculement est lié au réchauffement climatique; ils vont peut-être en profiter?

    «Il y avait donc une autre route et l’homme penché sur ses cartes, dans sa vaste cabine, n’a pas su la trouver.»

    Un rectificatif est nécessaire car on connaît la route qu’il faut suivre mais on ne veut pas la suivre car cela implique des changements d’habitudes et moins de profits pour certains.
    Ce changement qu’il faut suivre certains appellent cela de l’écologie punitive!

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