L’ENA est morte, vive l’ISP.

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L’ENA n’est pas encore enterrée mais elle a déjà un successeur. Ce sera l’Institut du service public. L’annonce en revient au chef de l’Etat qui est pourtant issu de la défunte école.

« Je souhaite que, dans les critères de sélection, nous puissions largement ouvrir les choses […] pour avoir une sélection plus ouverte qui permette de sélectionner des profils moins déterminés socialement”, a-t-il déclaré, selon l’agence AP.

Créée en 1945 dans le but de démocratiser le recrutement des hauts fonctionnaires de l’Etat et de professionnaliser leur formation, l’idée en remontait à 1848 quand, à l’initiative de CARNOT, alors ministre de l’instruction publique, fut créée une école d’administration chargée de former des administrateurs gouvernementaux qui dut fermer ses portes en 1849.

La formation des fonctionnaires qui devront assurer le fonctionnement des services publics, auxquels nous, Français, demandons beaucoup, est absolument nécessaire et elle ne peut être prodiguée qu’au sein d’une école spécialement dédiée. Peu importe sa dénomination. 

Alors pourquoi une suppression de l’ENA ?

Parce que, à tort ou à raison, l’énarque est devenu un personnage qui concentre sur lui tous les maux ou presque de la société. Il est responsable, mais il est nécessaire ! 

Et c’est peut-être parce qu’il est nécessaire qu’il devient responsable de tout ce qui ne va pas ou qui déplaît.

Que lui reproche-ton ? 

D’abord, d’avoir investi les organes centraux des ministères dont ils sont un personnel permanent face à des ministres de passage qui ne peuvent, sauf exception, qu’en accepter les suggestions. 

Ensuite, de n’avoir qu’un rapport lointain ( ! ) avec la réalité du terrain et, en cela d’ignorer ce qu’un élu local voit et entend. L’énarque est celui qui fait « marcher la boutique ». 

Et tout cela devient pire quand un gouvernement est « infesté de ces parasites » omniscients, capables de diriger indifféremment le ministère de l’agriculture ou celui de la santé publique, formatés à la philosophie de leur formation.

L’ENA est contestée dans son fonctionnement depuis les années 60. En 1964, les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron estimaient que l’ENA, au même titre que d’autres écoles françaises, était monopolisée par les « héritiers de la culture dominante ». Des années plus tard, naissait la formule de « noblesse d’Etat ».

La culture dominante doit être celle à laquelle adhère une majorité de la population, une notion bien floue et surtout évolutive.

Quant à la noblesse d’état décrite dans un livre éponyme de Pierre Bourdieu , elle disposerait d’une panoplie de pouvoirs  que les énarques se sont de fait appropriée.

Faut-il rappeler qu’à ce jour le président de la république et ses deux premiers ministres successifs sont des produits de « la grande école » ?

Alors qu’apportera l’ISP  qui fonctionnera dans les locaux de l’ENA ?

Son programme n’est pas connu mais il semblerait que le chef de l’Etat souhaite en favoriser l’accès à des strates de la population.

«On refera la France si les élites et la base se reconnaissent l’une l’autre, se comprennent, agissent main dans la main » déclare le chef de l’Etat (formule incantatoire sans plus) qui voit dans le recrutement de l’ENA un « manque de représentativité sociale de ses élèves » .

Faut-il comprendre que le recrutement de l’ISP devra refléter la répartition des classes et des origines sociales de la population ? Dans l’affirmative, ce ne serait plus le mérite du candidat mais son appartenance à telle ou telle catégorie de citoyens. 

En fait, la décision unilatérale du président n’a qu’un effet d’annonce car nul ne sait en quoi les programmes de l’ISP seront différents de ceux de l’ENA .

Le nouveau-né ne changera rien aux habitudes. Il existera encore, entre les anciens élèves, une solidarité qui se retrouvera dans le déroulement de leur carrière et dans leur participation dans le monde politique.

Mais la mode est aux révolutions. 

Après l’ENA, verrons-celle de « Sciences Po Paris » dont la fréquentation crée un esprit de corps et le diplôme un viatique vers une vie politique ?

Et peut-être, très prochainement, viendra le tour de l’Union Nationale des Étudiants de France ( L’UNEF ) dont la survie est mise en cause pour une posture présumée d’islamo-gauchisme et génératrice, elle aussi, d’espoir de se retrouver sur les bancs de l’assemblée nationale voire à la table du gouvernement.

On peut toujours rêver et imaginer l’enterrement de ces rampes d’accès à divers pouvoirs et privilèges, mais comme l’a dit Aristote « la nature a horreur du vide ». Que les ambitieux se rassurent donc. Les obsèques s’accompagneront toujours d’une résurrection !

Pierre ESPOSITO 

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5 commentaires

  • « Tout le monde envie notre « école prestigieuse » mais personne nous a suivis!! »
    Roland Cayrol à C dans l’Air.
    Il y a peut-être des raisons!

  • « Faut-il comprendre que le recrutement de l’ISP devra refléter la répartition des classes et des origines sociales de la population ? Dans l’affirmative, ce ne serait plus le mérite du candidat mais son appartenance à telle ou telle catégorie de citoyens.  »

    Voulez-vous dire qu’on ne peut être méritant quand on vient de certaines classes ?

    « nul ne sait en quoi les programmes de l’ISP seront différents de ceux de l’ENA . »

    On sait déjà des choses, par exemple que les jeunes diplômés ne pourront pas intégrer directement les grands corps de l’état, ils devront d’abord faire 5 ans dans des administrations décentralisées/collectivités territoriales, réputées plus proches du terrain.

    • Pour moi on est encore plus méritant quand on vient d’un milieu modeste , quand on a dû étudier dans des conditions matérielles difficiles . Mais on ne peut sélectionner que sur la base des notes au concours, sinon ça pourrait être la porte ouverte à des faveurs en tous sens y compris pour les fils de X ou Y qui ont eu la chance de naître dans une famille bien placée .

      • « Pour moi on est encore plus méritant quand on vient d’un milieu modeste , quand on a dû étudier dans des conditions matérielles difficiles . »

        Exact. Mais si on admet qu’à résultats égaux on est plus méritant quand on vient d’un milieu modeste, le corrolaire automatique est qu’à mérite égal on a de moins bons résultats quand on vient d’un milieu modeste. Donc pondérer les résultats par le milieu social d’origine c’est en réalité redonner de l’importance au mérite.

  • Entre nous : c’est peut-être seulement la… couleur de la cravate qui va changer ! 😉 😉 😉

    Une lente évolution à prévoir, mais une possible résurrection ? : à suivre…

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