Elle s’appelait Sarah…

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L’ampleur des manifestations dans toute la France ce week-end au sujet du « non-procès » de l’assassin de Sarah Halimi a surpris. Ces manifestations coïncidaient avec la journée commémorant la déportation de six millions de juifs et leur extermination. Ce génocide reste unique dans l’histoire de l’humanité car il a été pensé et organisé de manière « industrielle ». Ce n’était pas seulement une explosion de haine massive mais un plan réfléchi et mobilisant des moyens immenses pour exterminer un peuple entier. Une partie de ces victimes sont parties de France et du Béarn, de Gurs on ne le dira jamais assez ! Jacques Chirac, dans un discours courageux et historique, a reconnu la responsabilité de la France, à Drancy  le 16 juillet 1995 lors de la cérémonie commémorant la rafle du Vel d’hiv du 16 et 17 juillet 1942.

Il eut des mots très forts : « Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis. Ce jour-là, dans la Capitale et en région parisienne, près de dix mille hommes, femmes et enfants juifs, furent arrêtés à leur domicile, au petit matin, et rassemblés dans les commissariats de police. On verra des scènes atroces : les familles déchirées, les mères séparées de leurs enfants, les vieillards – dont certains, anciens combattants de la Grande Guerre, avaient versé leur sang pour la France – jetés sans ménagement dans les bus parisiens et les fourgons de la Préfecture de Police. La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux ».

Il est normal que la question de l’antisémitisme pèse d’un poids particulier dans l’histoire de l’Europe des XXème et XXIème siècle. Sa nature s’est transformée, l’antisémitisme a pour cible désormais Israël, la terre concédée aux juifs, rescapés de la Shoah, par le conseil de sécurité des Nations Unis et qui en font un bon usage comme on le voit aujourd’hui. Même si on peut contester la politique de Benyamin Netanyahou, Israël est une démocratie encerclée de monarchies tyranniques qui nient aux femmes –notamment- leurs droits élémentaires. Pourtant, certains le proclament bruyamment, défendre ces réalités ce serait agir et penser en islamophobe…

Il est bien difficile de sortir l’affaire Halimi, cette vieille dame juive massacrée par un de ses voisins, de ce contexte. Refuser l’organisation d’un procès au motif que l’assassin était sous l’emprise du cannabis a une portée morale. Un conducteur sous l’emprise de la boisson tue une mère de famille, est-il exempté de procès et de condamnation ? Que fait-on des droits et du respect dus aux victimes ? Il ne s’agit pas « de l’auteur du meurtre à l’odeur antisémite d’une voisine » comme  le dit dans ces colonnes, Pierre Esposito dans un article précédent. Le mot « odeur », bien mal venu est ici révélateur. Le caractère raciste, antisémite du crime a été établi de manière indiscutable, et personne ne le conteste.

Rappelons les faits : Le 4 avril 2017, vers 4 h du matin, dans le 11e arrondissement de Paris, une femme de 65 ans, juive orthodoxe, Sarah Halimi, mère de trois enfants et grand-mère, médecin puis directrice de crèche retraitée, est surprise dans son sommeil par son voisin musulman Kobili Traoré, qui a pénétré par effraction chez elle via le balcon de ses voisins. L’homme de 27 ans frappe Sarah d’abord à l’aide du combiné de son téléphone puis la traîne jusque sur son balcon  et la roue de coups de poing, en la traitant de « Sheitan » (démon, en arabe), criant « Tu vas payer » et une dizaine de fois « Allah akbar ». Les insultes proférées et les sourates du Coran récitées, réveillent nombre d’habitants de l’immeuble. Après avoir tenté de l’étouffer, il la jette du haut de son troisième étage. « J’ai tué le sheitan », hurle-t-il du balcon après son acte. Sa victime gît dans la cour de l’immeuble dans sa chemise de nuit. Son calvaire a duré quinze à trente minutes.

Certes on peut s’abriter derrière la lettre des textes obsolètes et considérer que la loi doit rester la loi, même si elle est inique et immorale. Mais cette loi n’est-elle pas faite pour protéger les faibles ? Le passé devrait nous rappeler qu’elle est sujette à des interprétations et la jurisprudence penche  en l’occurrence vers les défenseurs de la victime. « M. Traoré n’est pas fou, il avait pris de la drogue, il était possible de le juger » a déclaré Patrick Klugman sur BFM TV,  avocat au barreau de Paris, à propos du meurtrier. Il considère qu’il aurait pu être jugé. C’est aussi contre les lois criminelles, antijuives notamment, que se sont élevés les résistants sous le régime de Pétain. Il y eut à ce moment des hommes courageux qui ont enfreint la loi pour sauver des vies, au mépris de la leur. Pour finir, il y aura bien un procès, réparateur pour les proches, mais il sera instruit en Israël ; un camouflet pour la justice française.

On ne peut pas séparer le sort fait à la mémoire de Sarah Halimi à la montée de l’antisémitisme en France et en Europe. C’est ce qui a mobilisé dans toute la France dimanche des gens de bonne volonté de toutes religions -ou qui n’en avait pas- et de toutes sensibilités politiques. Comme vient de le dire le grand écrivain Boualem Sansal : «L’affaire Sarah Halimi nous offre l’occasion solennelle d’affirmer que l’islamisme ne passera pas en France (…) La colère et la honte nous broient le cœur plus que jamais auparavant. (…) Le crime contre Sarah Halimi, reste impuni, la justice française en a décidé ainsi. L’assassin est officiellement autorisé à poursuivre son œuvre de haine et de mort ».


Pierre-Michel Vidal

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6 commentaires

  • jean-françois de lagausie

    Cette absence de procès est une monstruosité

  • Je répondais à l’affirmation « L’assassin est officiellement autorisé à poursuivre son œuvre de haine et de mort », qui est factuellement fausse puisque l’assassin sera enfermé (à l’hôpital, mais enfermé quand même).

    Autre affirmation factuellement fausse : « Le caractère antisémite de ce crime n’est pas pris en compte par la justice », car l’article dit aussi :

    « Il faut, à ce sujet, rappeler que l’arrêt de la chambre de l’instruction a retenu à la fois la culpabilité de Kobili Traoré et la dimension antisémite de son crime, tout en concluant à son irresponsabilité pénale. »

    « Le crime reproché au sujet est alors inscrit à son casier judiciaire, la culpabilité est définitivement établie, même s’il est pénalement irresponsable. Le « non-lieu » qui révoltait autrefois, à raison, les familles comme l’opinion a bien disparu. Cette évolution législative concilie, au terme d’un débat contradictoire, une reconnaissance de culpabilité et une irresponsabilité pénale. »

    • Pierre-Michel Vidal

      Comme ça il n’y a pas de procès ce qui l’essentiel dans l’acte de justice car c’est ce que les parents et les proches attendent. Je ne suis pas un juriste. Il y a une injustice qui n’est pas sans conséquence dans la société voilà ce qui m’importe. Vous avez peut-être raison sur le plan du droit (le droit est sujet à bien des interprétations), la question qui m’importe essentiellement (et beaucoup de français avec moi) c’est la question morale. Ce crime raciste ne sera pas jugé… c’est révoltant.

      • La question de la morale m’importe tout autant que vous : ne pas juger les fous est une constante dans les société démocratiques et de droit, et c’est aussi une question de morale.

        Et la nature du crime commis n’a rien à voir dans l’histoire (en quoi cela serait-il plus supportable pour la victime et sa fille si le crime n’avait pas été raciste ??).

        Et ce n’est en plus pas le premier crime à connotation raciste où le coupable est déclaré pénalement irresponsable : on peut se demander pourquoi celui-ci fait l’objet d’une telle campagne médiatique ?

  • « L’assassin est officiellement autorisé à poursuivre son œuvre de haine et de mort ». »

    C’est faux.

    « Une autre idée fausse, accréditée par la polémique, est que Kobili Traoré serait impuni. Or, s’il n’ira pas en prison, il sera très durablement privé de liberté. Certes, une hospitalisation, même sous contrainte, n’est pas une peine, mais sa durée n’est pas fixée. Le public doit comprendre que les UMD ou les services fermés des hôpitaux psychiatriques sont très sécurisés et qu’une sortie est hautement improbable à moyen terme. Il faudrait pour cela qu’un collège pluridisciplinaire psychiatrique considère que Kobili Traoré ne présente plus de dangerosité psychiatrique et que deux expertises psychiatriques, ordonnées par le juge des libertés désignant des experts extérieurs à l’établissement, soient convergentes. Et que cette décision soit avalisée par le préfet. De sorte que les hospitalisations de malades mentaux criminels sont souvent plus longues que la peine encourue si elle avait été prononcée par une cour d’assises. »

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/25/affaire-sarah-halimi-le-crime-etait-celui-d-un-fou-ce-qui-ne-l-empeche-pas-d-etre-antisemite_6078022_3232.html

    • Pierre-Michel Vidal

      Donc pas de procès. Pas de réparation morale. Pas de repentir ni de condamnation : « L’assassin est officiellement autorisé à poursuivre son œuvre de haine et de mort ». » Ce n’est pas moi qui le dit mais l’écrivain Boualem Sansal et c’est bien vrai (hélas). Le Monde dans cette tribune le reconnaît d’ailleurs : « une hospitalisation, même sous contrainte, n’est pas une peine ». C’est ça le problème. le caractère antisémite de ce crime n’est pas pris en compte par la justice. On lui trouve des excuses comportementales. Une maladie en quelque sorte. C’est une injustice.

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