Une perception des évolutions du monde industriel à l’heure de la contestation de la Haute Fonction Publique.

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Les évolutions de la haute fonction publique issue de l’ENA, perçues négativement par les territoires depuis la montée du néolibéralisme, m’ont rappelé les évolutions de l’industrie, en gros de 1970 à 2010, avec des analogies entre territoire et site industriel d’une part ainsi qu’entre énarchie » et  centre de profit (ou « business unit »).

Fin du taylorisme.

Ma première prise de contact réelle avec l’entreprise, hors périodes de stages, a été mon embauche sur un site industriel.

L’organisation est calquée sur le modèle militaire et les niveaux hiérarchiques sont bien identifiés.
La durée dans un poste d’encadrement est le quinquennat. Le changement de sites facilite les promotions.
Des logements sont réservés aux cadres et à leur famille. Des réceptions, quelque peu mondaines auxquelles il est opportun de participer, ponctuent la vie sociale du site. Le cercle relationnel est relativement restreint.
L’emploi est très majoritairement masculin. Les épouses, notamment des cadres, sont mère au foyer pour la plupart.

Les conditions salariales et sociales (conventions collectives, CE ou mutuelles, voire ristournes chez les commerçants) sont correctes ; toutefois inférieures à celles des entreprises en amont de la filière industrielle mais tout au moins supérieures aux salaires environnants.
Les avantages, présentés comme des avancées sociales, sont souvent perçus à l’extérieur comme des privilèges.

Les syndicats ouvriers sont puissants. (Note 1)
Un bon commercial est celui qui sait vendre toutes les productions, quelle que soit leur qualité.
Le Directeur d’un site industriel est le maître des lieux et la Direction Industrielle leader de la Société.

Cet ordonnancement se fissure dans les années 1970 sous la pression des mutations économiques mais également sociales et sociétales (Note 2), induites par les « 30 glorieuses » (cf. mai 1968). Elles se poursuivent au-delà de la période des chocs pétroliers de 1973 et 1979.

Mondialisation et période Néolibérale

La révolution numérique qui démarre (Note 3) et la montée du néolibéralisme qui tire parti de cette révolution vont amorcer une suite incessante de mutations globales (industrielles, sociales et sociétales).

De nouvelles formes de rationalisation se mettent en place dans les entreprises. Les activités se fragmentent et se concentrent tout à la fois. Les activités industrielles et de services s’hybrident. (Note 4)

Les mines vont fermer. La sidérurgie, l’automobile, la chimie subissent des restructurations, parfois positives (Note 5) mais le plus souvent, avec des conséquences sociales négatives pour les territoires périphériques (Note 6).
Les épisodes des nationalisations et privatisations des années 1980 ne changent pas le cours des choses.
La « chute du mur de Berlin » en 1989 consacre la suprématie du « néolibéralisme » en marginalisant toute autre alternative (TINA). (Note 7)

Pendant ces décennies 80/90, les relations humaines dans l’entreprise changent également, notamment avec l’arrivée de nouvelles générations.
Les « Directions du personnel » sont devenues « Directions des ressources humaines ».
Le coaching s’installe. La distance entre sphère privée et entreprise augmente. (Note 8)

Les « Centres de profits » vont supplanter l’influence des unités de productions. Entreprendre est synonyme d’ «Ambitions » pour la Société (cf. émission TV avec M. Tapie en 1988).
Les patrons (CNPF) deviennent d’ailleurs des entrepreneurs (MEDEF) en 1998. Même les (petits) exploitants agricoles ou propriétaires forestiers suivent ce mouvement.

Un bon commercial est devenu celui qui vend un bon produit avec une bonne marge.
L’« assistance clientèle », à connotation paternaliste voire condescendante, a laissé la place au « service développement » : Développement des procédés, des marchés, des applications en partenariat avec le client ou le fournisseur, voire le client du client ; ceci à l’échelle du monde.
L’importance et l’influence du « segment » national s’en trouve minoré, parfois très fortement. (Note 9)

La qualité devient une priorité (Note 10) ainsi que la sécurité (Note 11). La responsabilité environnementale devient une préoccupation (Note 12).
Les menaces du réchauffement climatique et de la surexploitation des ressources se précisent aussi.

Mais l’accroissement des dépenses contraintes et l’incertitude du lendemain pour beaucoup, la pression fiscale pour certains, deviennent difficilement supportables. L’Etat providence tente d’apaiser les tensions sociales ; comme à son habitude mais insuffisamment car l’endettement a des limites. (Note 13)

Ce monde « entreprenant » et « résiliant », vacille avec la crise de l’automne 2008 principalement causée par une financiarisation excessive de l’économie.

Les réseaux sociaux qui constituent (aussi) une nouvelle forme d’entre soi, deviennent des vecteurs essentiels de cristallisation des mécontentements qui se succèdent et s’amplifient : Geonpi en 2012, Nuit Debout 2016, Gilets Jaunes 2018 par exemple.

Conclusion

Les évolutions économiques, environnementales, sociales et également sociétales qui s’imbriquent depuis deux générations, ont modelé un monde complexe truffé d’interactions.

A force de douter et de chercher comment modifier ce monde et ses environs, peut-être ne voyons-nous pas une économie plus humano-centrée, originale et aussi plus sobre se mettre en place, y compris à l’échelle locale et malgré la pandémie actuelle ?…

Larouture




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Note 1 (Syndicats) : J’ai vécu pendant plus de vingt ans sous le regard suspicieux de la CGT. J’étais un agent du patronat.
J’ai constaté que les propos, voire les comportements racistes et antisémites, étaient plutôt naturels dans le quotidien des ateliers. La CGT a toujours tenu à distance de tels propos et comportements. Considérer que le monde ouvrier était systématiquement exploité par les patrons était suffisant.
J’ai quitté ce quotidien. Les syndicats y sont certainement toujours fidèles.

Note 2 (Quelques évolutions sociales et sociétales des années 70/80) : Les mutations entre sites deviennent difficiles ; notamment depuis le siège (où on est près du bon dieu et de ses saints) vers la province.
Mais surtout le nombre de couples biactifs, déjà plus nombreux en région parisienne, augmente d’années en années, y compris en province. Les conditions de mutations se compliquent.
De plus, les embauches sur des sites isolés deviennent plus difficiles.

Note 3 : (Informatisation de la Société ; 1977) : L’amorce du virage informatique et ses perspectives ouvertes par Simon Nora, un visionnaire accessoirement Enarque distingué, resteront embryonnaires  (cf. Minitel) (https://fr.wikipedia.org/wiki/Simon_Nora).
Certainement une référence pour M. Bayrou.

Dans les années 70 la micro-informatique se développe. Dans les années 80, le fax bouscule le télex avant d’être détrôné par la messagerie quelques années plus tard puis par l’arrivée d’internet et des portables.


Note 4 (exemple de rationalisation dans les entreprises) : Une illustration de la fragmentation de l’activité industrielle peut être trouvée dans la mise au point de vaccins contre la Covid-19. La filière pharmaceutique s’appuie sur de petites structures innovantes, positionnées près de Centres Universitaires aux quatre coins de la planète.
Alors qu’auparavant, il fallait une dizaine d’années pour mettre au point un vaccin dans un laboratoire bien localisé sur un territoire, une année a suffit aux grands groupes fonctionnant en réseau.
On peut y voir, au passage, une illustration des évolutions positives des organisations industrielles ainsi que de la mondialisation. Même si tout progrès a toujours un coût…

Cette fragmentation de la production, décrite notamment par Pierre Velz, se retrouve aussi dans nos « modes de vie » ou « rapports à l’espace » actuels ; qualifiés également de « territorialité », « spatialité », « réticularité » dans la littérature spécialisée.
Je citerais le géographe Michel Lussaut ainsi qu’une publication d’un géographe local : Frédéric Tesson ; De la spatialité des acteurs politiques locaux. Territorialités et Réticularités ; PUPPA ; 2017.


Note 5  (Exemples de restructurations positives) : Les restructurations industrielles ne sont pas toutes négatives. Des exceptions existent quand même dans le soi-disant désengagement industriel. Par exemple, sous l’égide du groupe Elf Aquitaine : Dans les années 80, création de SANOFI (« Omnium Financier Aquitaine » pour l’Hygiène et la Santé dès 1973). Dans les années 80 et 90, restructuration de la chimie française.
A noter que le terme « Financier » ne choque pas encore…

Note 6 (Croissance faible, montée du chômage et effet cliquet) : Face à la montée du chômage dès le premier choc pétrolier, tous les gouvernements qui se succèdent jusqu’à nos jours et quel que soit leur bord politique et leurs annonces, ont privilégié une politique de la demande au détriment d’une politique de l’offre qui aurait, peut-être davantage, soutenu nos entreprises.
Y-avait-il un autre choix compte tenu qu’une croissance soutenue, porteuse de revenus, n’a pratiquement jamais été retrouvée ?

A noter que les pays du Nord de l’Europe ont fait un choix plutôt contraire au notre. Mais leurs productions industrielles sont peut-être, plus évoluées que les nôtres.

Néanmoins, en plus du soutien de la consommation, l’augmentation du temps libre et le développement des conditions de mobilité (transports, Internet) ont contribué aussi au transfert de revenus depuis les territoires productifs (métropoles par exemple) vers les territoires résidentiels ; Sans compter les dotations publiques et sociales. (cf. publications de Laurent Davezies par exemple).

En fait, une régression des modes de vie en dessous de ce que nous avons connu dans notre existence n’est-elle pas très difficile à accepter (cf. effet cliquet) ?
Sauf à mettre en avant des boucs émissaires (émigrés, minorités, écolos, élites, tendances sociétales par exemple) ou être confronté à des situations catastrophiques tel que l’arrivée d’un conflit généralisé comme le confirmerait des faits historiques ?
En plus d’une dimension générationnelle, l’effet cliquet a une dimension géographique car les parcours de croissance et de développement sont hétérogènes suivant les territoires.

Note 7 (La période TINA) : Les années 80 correspondent aussi à la période TINA « there is no alternative ». … A noter qu’à cette époque, le terme « incontournable » est devenu un élément de langage et depuis, je n’ai pas arrêté de « valider »…

Dans les aéroports, on distingue un allemand d’un anglais à… la qualité de ses habits.
Mais c’est aussi à cette époque que l’on commence à croiser des voyageurs espagnols dans les aéroports.

Note 8 (Quelques évolutions sociales et sociétales des années 80/90): Les changements d’organisation se traduisent par une diminution du nombre de niveaux hiérarchiques. La culture managériale évolue vers plus de participation et de délégation.

Le port de la cravate chez les cadres n’est plus systématique et le tutoiement se généralise entre les différents échelons de l’entreprise.
Le logement des cadres n’est plus directement assuré par l’entreprise. La vie familiale se complexifie.

Note 9 (Spécificités de multinationales françaises) : Nos multinationales déploieront surtout leurs activités à l’étranger et verront leur actionnariat s’internationaliser très fortement (cf. Sanofi… encore).

A noter aussi qu’au début des années 2000, la tendance est aux entreprises sans usines. Alors qu’elle concernait la production de semi-conducteurs, cette tendance a souvent été interprétée comme une braderie générale de toutes nos industries et de nos savoirs faire.
En fait les services s’intègrent à l’industrie.

Note 10 (L’enjeu qualité) : La maîtrise des processus depuis la conception jusqu’à la commercialisation devient un impératif et mobilise l’ensemble des ressources de l’entreprise ; y compris la formation, la sécurité et même le développement durable. Les processus sont certifiés « Qualité ». Ils comprennent la chaine des fournisseurs et des sous-traitants.
Les processus peuvent donc être discontinus et dispersés géographiquement.

Les produits sortant des processus industriels doivent être « bons du premier coup » afin de limiter les coûts en éliminant les gaspillages de ressources et de temps générés par la production des non-conformités ou le dépassement de délais.

Note 11 (L’enjeu sécurité) : A cette époque, les accidents de travail sont devenus une charge pour la collectivité (Sécurité Sociale). Un système de bonus/malus pour les entreprises est mis en place. Les enjeux de sécurité mettent les directions des usines sous une pression considérable ; pression transmise à tout l’encadrement avec mise en place de procédures très strictes.
L’application de ces procédures introduit des lourdeurs dans les interventions, notamment celles de sous-traitants de très petites entreprises. Ils y voient essentiellement une perte de temps et véhiculent une image peu active des employés titulaires de grosses entreprises.
Note 12 (L’enjeu environnemental) : A noter que les préoccupations écologiques ne sont pas étrangères au monde industriel car l’optimisation de l’usage des ressources (comme la qualité d’ailleurs) est une constante de l’industrie (comme de l’agriculture) ; à condition toutefois que les actionnaires financiers n’exigent pas des rendements comparables à ceux de leurs investissements spéculatifs, précise Pierre Veltz (L’économie désirable/Sortir du monde thermo-fossile ; Seuil ; 2021).

Note 13 (Dispositif de rupture conventionnelle) : L’été 2008, juste avant la crise, voit le lancement du dispositif de rupture conventionnelle dont le succès ne se dément toujours pas. Ne peut-il pas être interprété comme une confirmation de la désaffection à l’égard du salariat alors que celui-ci ne s’est imposé positivement au monde du travail qu’au cours des « trente glorieuses » (cf. R. Castel par exemple) ?

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3 commentaires

  • Michel LACANETTE.

     » L’organisation est calquée sur le modèle militaire et les niveaux hiérarchiques sont bien identifiés. »

    Mais pensez vous qu’ aujourd’ hui cela ait fondamentalement changé ? Personnellement pour avoir vécu ma vie professionnelle dans l’ industrie, je ne le pense pas. Malgré que les cadres aient tombé la cravate, sous le vernis les vielles strates sont toujours là. Oui il y a eu des évolutions bénéfiques ou pas, mais le centralisme administratif et
    de gestion d’ entreprise qui a revêtu une belle parure blanche est toujours là. C’ est cette réforme là qui nous manque. Certains en haut lieu considèrent toujours que l’ industrie est une chasse gardée qu’ il faut surveiller de près. Peut être que cela est dû aux vieux atavismes des précédents conflits avec l’ Allemagne, qui ont vu des industriels coopérer avec l’ ennemi. Combien de fois j’ ai entendu de la part de cadres des propos déplaisants à
    l’ égard des Allemands, totalement à l’ encontre des relations entre les deux pays.

  • Merci infiniment pour ce très gros travail de synthèse et de réflexion. C’est clair et pédagogiquement traité, à charge et à décharge.
    Il est vraiment instructif pour moi, et sûrement pour bien d’autres qui n’ont connu le monde de l’entreprise qu’à partir des lectures, des films et, malheureusement, du matraquage médiatique!
    C’est un vrai cours d’histoire!
    Comme ce serait souhaitable que, sur ce site, plus de textes, issus de ceux qui ont vécu dans des milieux différents, soient produits. Cela permettrait à nos lecteurs de globaliser plus facilement la situation en se basant sur des faits et non sur des croyances.

    • Un oubli important.

      « Les évolutions économiques, environnementales, sociales et également sociétales qui s’imbriquent depuis deux générations, ont modelé un monde complexe truffé d’interactions.

      A force de douter et de chercher comment modifier ce monde et ses environs, peut-être ne voyons-nous pas une économie plus humano-centrée, originale et aussi plus sobre se mettre en place, y compris à l’échelle locale et malgré la pandémie actuelle ?

      Cette conclusion me montre que, quelque soit le domaine exploré, la prise de conscience du monde actuel ne peut faire abstraction, dans sa gestion, de:
      *monde complexe truffé d’interactions.
      *économie plus humano-centrée, originale et aussi plus sobre.

      Le PIB et le néolibéralisme ne peuvent s’adapter qu’à un monde infini or il est fini!

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