L’école, Victor Hugo et le bourgeois gentilhomme

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Le drame d’Avignon qui a coûté la vie à un policier remet au premier plan de l’actualité l’ensauvagement de la société. Pour certains, il serait dû à l’immigration. Elle traînerait dans son sillage la violence et renverrait au laxisme des autorités ainsi qu’à la défaillance de l’école. L’Education Nationale aurait renié ses « apôtres », tel Victor Hugo. Mais est-ce aussi simple ?

Ma mère vénérait Victor Hugo. Le compagnon de lecture de mon enfance a été le livre d’histoire de mon père, des éditions Mame avec sa couverture bleue. Mes enfants ne connaissent rien de l’histoire de France.
De cette perception de l’évolution de l’enseignement je pourrais bien conclure qu’il y a eu beaucoup de « mamamouchis » au ministère de l’Education Nationale.

Mais je suis quand même surpris de voir mes petits-enfants heureux d’aller à l’école et chagrinés de la quitter à la fin de l’année scolaire ; comme précédemment mes enfants d’ailleurs. Ce n’était pas le cas à mon époque.
Dans une émission TV récente, j’ai compris que M. Mitterrand, dans sa jeunesse étudiante, était plutôt critique sur les écrits de Victor Hugo. Alors, autant y regarder à deux fois.

Ma mère a fréquenté l’école primaire de son village dans les années 1930. Elle a gardé, toute sa vie, une vénération pour l’école, pour sa maîtresse Mme C—-x. de Pomps, ainsi que pour les fables de Jean de La Fontaine ou les poésies de Victor Hugo.
La réussite en classe était déjà gage de réussite dans la vie.

En fait pour le bourgeois, petit ou grand, voire toute la société au XXe siècle et malgré la Révolution, le sceau de l’instruction ne s’est-il pas substitué au sceau du gentilhomme de l’ancien régime ?
Pour le sociologue Robert Castel, « l’exemption du travail manuel est le privilège par excellence, tandis qu’au contraire la contrainte du travail est la seule manière dont puissent s’acquitter de leur dette sociale tous ceux qui ne possèdent rien d’autre que la force de leur bras ».
La défiance, voire le mépris, pour le travail manuel ne sont-ils pas une constante de notre pays, contrairement aux pays anglo-saxons par exemple ? (cf. distinction col bleu/col blanc en Note I).
Peut-on reprocher à l’éducation nationale, d’avoir perpétué, une pesanteur historique ?
Les évolutions sociales et sociétales n’ont- elles pas œuvré également ?

Jusqu’aux années 1970, l’école publique et la laïcité sont un ciment de la République.
Les instituteurs sont ses « hussards ». Le métier d’enseignant est un sacerdoce et l’enseignement une bénédiction. La cohabitation sociale existe toujours et les riches ont encore besoin des pauvres.

Mais l’ascenseur dans les immeubles comme la mobilité automobile vont se généraliser.
La prime à la pierre est supprimée en 1977 et la loi dite de 1948 devient progressivement inopérante. Ces ajustements législatifs pénalisent les classes moyennes.
Elles abandonnent alors « les grands ensembles » qui vont devenir des « sas » de l’immigration. L’étalement urbain est lancé.
Les classes moyennes participent à l’essor des zones pavillonnaires. Cet essor se poursuit malgré la montée du chômage alors que les sas de l’immigration s’engorgent.
Les classes moyennes, tout à la fois, se regroupent et se tamisent socialement dans un entre-soi social avec la recherche de l’excellence pour elles-mêmes et leurs enfants. L’enseignement devient un service, voire un dû. L’école privée apparaît comme une solution sécurisante.

Les années 1980 et 1990 voient des affrontements entre les partisans de l’école privée
(cf. mouvement de l’école dite libre en 1984) et de l’école publique.
En 1993, ce qui n’est pas encore trop éloigné de notre époque (cf. Note II), le gouvernement de M. Balladur est toujours dans la logique d’un soutien à l’école dite libre. Il s’affaire à réviser la loi Falloux afin notamment d’instaurer un financement plus libre des établissements privés par les collectivités. Cette mesure est retoquée par le Conseil Constitutionnel.

Le débat sur le financement des établissements privés est alors abandonné. Les problèmes d’intégration et d’identité de la communauté musulmane rattrapent la classe politique.
En fait ce malaise couve depuis la fin des années 1970 avec la montée du chômage, la peur et la méconnaissance des populations immigrées (cf. épisode de la démolition d’un foyer de travailleurs maliens en décembre 1980 à Vitry-sur-Seine par exemple).
Depuis cette période, les émigrés ne font pas que la une des faits divers. Ils sont également reconnus dans de nombreux domaines ; sportifs, artistiques, universitaires ou économiques par exemple.
Cela ne se fait pas sans travail et témoigne aussi de la vitalité d’une composante à part entière de notre pays.


Curieusement depuis la fin des années 1990, la valeur de la laïcité est redécouverte par toute la classe politique. Elle est même portée au rang de valeur essentielle de la République.
Le communautarisme est dénoncé mais l’entre-soi et le tamisage social sont toujours acceptés ; y compris localement.


Larouture


Crédit photo : https://world.openproductsfacts.org/product/9782091889887/le-bourgeois-gentilhomme

Des publications de Robert Castel, Eric Maurin, Christophe Guilly et Jérôme Fourquet ont soutenu cette réflexion.

Note I (col blanc/col bleu) : J’ai gardé un souvenir très précis d’un de mes premiers déplacements professionnels ; notamment dans un atelier d’une usine d’un pays du nord de l’Europe, un jour de début d’été.
Un employé déplaçait avec une chèvre d’atelier une pièce métallique massive et brûlante.
Il était en tongs. Etonnant sous ces latitudes.
Sur un poste de travail à proximité, œuvrait une jeune femme en tenue estivale dans une ambiance de noir de carbone. En France, une telle personne se croiserait dans un bureau et n’aurait jamais poussé une porte d’atelier de sa vie.
Par ailleurs je me souviens que les machines de cet atelier étaient d’origine française. Elles avaient 15 ans d’âge environ. Le fabricant français n’existait déjà plus et la reconstruction d’une filière de la machine-outil était un projet des autorités de l’époque.

Note II : Après l’élection présidentielle de 2017, le seul « survivant » de la période Balladur est M. Bayrou, à l’époque ministre de l’éducation nationale.
Il a même été porté au rang de ministre d’Etat, garde des sceaux, ministre de la justice dans le premier gouvernement de M. Philippe, de façon éphémère toute fois.
Ce dénouement m’a fait penser au roman d’Agatha Christie, «Ils étaient dix ». Le dernier à disparaître est «  le Juge Lawrence John Wargrave » alors qu’on le croyait déjà mort…

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3 commentaires

  • Mon propos n’est pas de contester Victor Hugo ou la laïcité.
    Je constate que le travail manuel est déconsidéré comme au temps de l’ancien régime.

    Je constate aussi que la laïcité et ses valeurs ont été redécouvertes par certains à la fin des années 90 alors qu’ils la combattaient juste avant.
    Le commentaire reçu sur l’enseignement privé me conforterait dans l’idée que les valeurs de la laïcité sont bien une façade pour beaucoup.

    J’aurais pu ajouter « la valeur travail » dans ma réflexion. Un commentaire m’y a fait penser.
    « La valeur travail » était prônée par M. Sarkozy en 2007. Elle sera reprise par M. Bertrand pour 2022.
    Je me demande si l’exhortation du travail ne masque pas la régression de l’emploi. (voir le sociologue Robert Castel).
    Et le revenu universel sera certainement repris dans les débats de la présidentielle ; toute crise frappant d’abord les plus faibles.
    Ainsi, le succès des ruptures conventionnelles me laisse perplexe. Dans mon voisinage, trois trentenaires ont opté pour cette possibilité. Ils sont accaparés par la construction de leur maison et se projettent dans l’auto entreprenariat. Je souhaite qu’ils réussissent tous les trois.

    Que notre système monde soit imparfait (voire davantage comme perçu dans un commentaire), j’en conviens et je ne suis certainement pas le seul.
    Se défaire du « fondamentalisme du marché » serait déjà bien. Mais pour cela, voter pour les extrêmes ou attendre un leader empreint de nationalisme ne me paraît ni nécessaire, ni souhaitable.

    Les « externalités négatives » dans l’économie actuelle, également soulevées dans un commentaire ainsi que leurs coûts, peuvent être prises en compte.
    Certes ce n’est pas simple et peut prendre beaucoup (trop) de temps car le problème se pose à l’échelle mondiale.
    En attendant, les ressources de la planète sont effectivement pillées.
    C’est le cas pour les énergies renouvelables et les métaux (et encore davantage pour les métaux rares). De plus l’accroissement de la demande en métaux entraîne celui de la production de GES. Etc…

    Je pense également à la “ Demand-Pull ” ou au “ Technology-Push ” ainsi qu’au consommateur dont le niveau d’organisation et de pression, voire de jugement, me paraît faible.

    Une remarque sur le travail des enfants dans les mines lu dans un commentaire:
    Je pense qu’il faut aussi considérer la dimension familiale de l’époque. Le travail dans les mines n’était-il pas effectué par des familles (ou « confié » au chef de famille) ?
    J’y vois un parallèle avec le travail dans les métairies gasconnes d’ailleurs. Il occupait toute la famille, même les jours d’école.
    J’essayerais d’y revenir car les différences dans l’étendue du métayage qui existaient jusqu’à la mi- XXe et, entre le Béarn, le Pays basque et le bas Adour (Chalosse par exemple) me paraissent des facteurs explicatifs, peut-être essentiels, des différences de culture qui existent toujours entre ces territoires.

  • Réflexions sur le texte.
    +L’ensauvagement de la société.
    J’ai déjà eu l’occasion de me prononcer sur ce terme. Il est une vision anthropomorphisée d’une ignorance des «employeurs du terme»sur le monde vivant.
    Les êtres vivants ne tuent pas leur femelle, ne tuent pas, chacun, des millions d’individus de leur espèce. Certains tue une proie pour se nourrir et cela suffit.Un boa ou un python digère une proie pendant de nombreuses semaines.Le rouge gorge brandit son plastron coloré et l’autre s’en va…
    Non, c’est justement l’ensauvagement de la société qui serait souhaitable!

    +«Pour certains, il serait dû à l’immigration. Elle traînerait dans son sillage la violence et renverrait au laxisme des autorités ainsi qu’à la défaillance de l’école.»

    Cela n’a rien à voir. Le bruit de fond c’est l’ultralibéralisme, la compétition, le profit, passer avant les autres, l’individualisme forcené qui méprise les autres.
    Sur ce bruit de fond bourgeonne dans tous les milieux la matérialisation de ces fondements; l’école ne prépare plus à la culture mais au culte du meilleur, de la compétition pour avoir la place avant l’autre….Il n’y a plus d’amis, il y a des concurrents, des adversaires. On se hisse à la première place en se servant des autres que l’on ignore ensuite ou que l’on s’efforce de supprimer même!

    +«Ma mère vénérait Victor Hugo. Le compagnon de lecture de mon enfance a été le livre d’histoire de mon père…L’Éducation Nationale aurait renié ses «apôtres», tel Victor Hugo.»
    «Les années 1980 et 1990 voient des affrontements entre les partisans de l’école privée(cf. mouvement de l’école dite libre en 1984) et de l’école publique.)

    Victor Hugo n’est vénéré que dans les milieux républicains laïques; les milieux bien pensants de la politique (le gouvernement de M. Balladur est toujours dans la logique d’un soutien à l’école dite libre, dîtes-vous), certaines associations de ce type, comme celle que j’ai eu l’occasion de connaître à Pau, honnissaient Victor Hugo. Les collèges et les lycées privés sans contrat et parfois les autres, car le choix des textes résultent du choix des enseignants, étudient rarement des textes de Victor Hugo. Les interrogateurs au bac le constatent.

    +Dans une émission TV récente, j’ai compris que M. Mitterrand, dans sa jeunesse étudiante, était plutôt critique sur les écrits de Victor Hugo»
    Son éducation ne pouvait que le mener à ces positions. La guerre, la résistance, le contact avec les réalités de la vie, l’influence de Danielle…,l’ont fait évoluer.

    +«Jusqu’aux années 1970, ……. La cohabitation sociale existe toujours et les riches ont encore besoin des pauvres.»
    En 2021 c’est toujours vrai: impositions, retraites, privatisation du rentable, nationalisation du déficit…..

    +«Le débat sur le financement des établissements privés est alors abandonné»
    Peut-être, mais les établissements privés sous contrat ont un corps enseignant payé par l’État.

  • Pierre-Michel Vidal

    « Curieusement depuis la fin des années 1990, la valeur de la laïcité est redécouverte par toute la classe politique. Elle est même portée au rang de valeur essentielle de la République ». C’en est une en effet. C’est vrai depuis le début du XIXème et la loi sur la laïcité a été adoptée dans la douleur. Au risque de détonner ça n’était pas mieux avant: au temps du travail manuel généralisé (le travail à la chaîne en réalité). On mourrait plus tôt. Les enfants descendaient dans les mines. Les minorités étaient pourchassées (juifs, homosexuels, etc.), les épidémies étaient terribles. Le progrès libère si la raison tempère. Je ne pense pas que Victor Hugo qui a toujours pris la défense des faibles, de la justice et de la liberté, voyait les choses autrement : « Mes amis, retenez ceci. Il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

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