Science sans conscience n’est que ruine de l’âme (Rabelais)

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Pour Rabelais, une connaissance (ce qu’il appelle “science”) non réflexive (“sans conscience” autrement dit) ne permet pas à l’homme de se l’approprier, et donc de progresser. …

Cette pensée plane toujours dans l’air du temps mais ne s’est pas encore posée, décantée, stratifiée…. dans les esprits obnubilés par le profit immédiat, la croissance, l’économie dynamique, et le P.I.B.

La pensée magique accompagne le développement fulgurant du numérique dans nos sociétés. La prise de recul n’est plus autorisée. Il faut investir massivement, généraliser dans tous les domaines, géographique, économique…, et former 100% de la population à son fonctionnement;

pire, la pensée dominante voudrait, de plus, nous faire accroire que le numérique est associé à l’écologique !

L’idée de progrès n’a pas disparu mais elle a été revisitée, actualisée et considérablement redynamisée par l’irrésistible développement des nouvelles technologies. Elles permettraient de s’affranchir de toutes les contraintes et limites (temporelles, spatiales, relationnelles, corporelles). Certain évoque même que «le numérique, a formidablement remplacé l’intelligence humaine».

L’individu se réapproprierait sa vie, choisirait ses relations sociales, ne dépendrait plus de son environnement immédiat, et surtout disposerait de plus de temps libre pour faire ce qu’il aime.

Serait-ce le miracle du grand aboutissement de l’évolution humaine ?

Ne revenons pas sur les avantages visibles du numérique, ils sont considérables et vont encore s’accentuer ; toutefois :

*L’intelligence artificielle et l’intelligence humaine n’ont de commun que le nom ! Les machines réfléchissent en termes de zéros et de uns, le mode de pensée reste binaire… La pensée humaine est complexe.

.*«L’individu se réapproprierait sa vie,…» Merveilleux, si on ne pense pas au danger pour les jeunes, public mal protégé : addiction, pornographie, pédophilie, cyber intimidation, harcèlements, contenus violents et haineux, rumeurs, etc. Des suicides ont lieu. Les parents sont dépassés. 50% des médicaments vendus en ligne, sont contrefaits.

*La cyberdéfense n’est pas fiable à 100% ! Des hackers chinois ont eu accès à 56 plans d’armes américaines en service ou des prototypes (Washington Post). Ajoutons le cyberespionage militaire, commercial, les récentes attaques des hôpitaux, etc. Ne nous étendons pas sur les pannes informatiques, ils n’en manquent pas en ce moment, et de graves !

*Cette technologie «fait gagner du temps», et transforme cette denrée rare en ressource abondante ! Plus le numérique gagne du terrain, plus le quotidien s’accélère ; le rythme des vies devient une course folle, les actions se font dans l’urgence.

«Nous n’avons plus de temps, alors même que nous en gagnons toujours plus, l‘accélération est devenue le nouveau visage de notre aliénation.» Hermut Rosa.

*Les retombées sont considérables dans le monde du travail et le milieu familial.

En Europe, 54% des emplois sont menacés par la robotisation et l’automatisation des tâches (Institut Bruegel, think tank bruxellois).

Pour la commission européenne ce secteur contribuerait à un quart de la croissance de l’Union européenne, à 40% de la hausse de productivité, mais ne serait porteur que de…. 4%d’emplois !. Avec les emplois détruits en parallèle, c’est une bien mauvaise voie pour lutter contre le chômage !

*Les travailleurs doivent s’adapter, leur système de retraite aussi, l’exigence de mobilité et de flexibilité les oblige à se plier à ces processus de précarisation allant jusqu’à la pauvreté. Cette contrainte devient la ruine de la vie privée, la destruction de la famille par les séparations, le désarroi des enfants ; la santé physique et psychologique est alarmante : suicides, dépressions….

C’est la disjonction du biologique et du technologique qui se produit en attendant le transhumanisme.

*L’école doit pourvoir la nouvelle économie :

+ La formation de l’élève se doit d’être économiquement rentable ; elle doit le préparer à l’omniprésence des T.I.C., à la fois dans le cadre professionnel, où tous les savoir-faire traditionnels disparaissent, mais aussi dans sa vie personnelle, où ses manières d’être, de sentir et de penser, seront déterminées par la technologie. Seul l’usage des machines lui permettra de jouer pleinement son rôle de citoyen-consommateur. Comme le résume John Gage, dirigeant d’entreprise :

«nous engageons nos employés par ordinateurs, ils travaillent sur ordinateur, et ils sont virés par ordinateur».

+ Chez les natifs du numérique, la crise du savoir-lire pourrait engendrer une crise cognitive et culturelle. Le constat est déjà évident pour des enseignants du premier cycle universitaire. Distraits par la cacophonie ambiante, ces jeunes n’ont ni envie ni la capacité d’aller au-delà d’une compréhension très superficielle des idées, des événements et des problématiques qui façonnent notre univers. Ils adoptent des opinions à l’emporte-pièce sans se soucier de leur validité. Pour les étudiants, lire, c’est être en permanence en ligne, poster sur son blog, mettre à jour sa page, tweeter et échanger des textos, dans cette forme de langage abrégé et dégradé qui leur permet de s’informer minute par minute de l’emploi du temps de leurs amis. Les étudiants sont devenus incapables de faire des travaux écrits ou de lire des textes imposés.

+ La privatisation de l’éducation est déjà bien amorcée ; dans le supérieur avec les cours de préparation aux concours et examens ; l’essor des cours particuliers illustre l’effritement de la centralité de l’école dans la formation des enfants. Cette pratique augmente de 10% par an en France. Nous sommes rentrés dans l’ère de la marchandisation de l’offre scolaire.

Les élèves et leurs familles deviennent des clients comme les autres.

L’investissement public se désengage de plus en plus sur le recrutement du personnel, moins nécessaire avec l’invasion numérique ; en conditionnant, dès leur jeune âge, à l’usage des nouvelles technologies, on les prépare à être de parfaits e-consommateurs, au sens d’acheteur bien sur, mais aussi d’usagers frénétiques des objets high-tech.

Le remplacement des livres et manuels par des versions numériques ne laissera plus aux élèves la possibilité de connaître d’autres univers que ceux produits par les marchands de bits.

+ Le modèle de transmission d’une culture et de savoir fondateur est rendu caduc par la réduction de l’école à une machine à incorporer les individus dans un système économique. Il s’agit de produire du «capital humain», clé de la réussite dans l’économie de l’immatériel.

+ Trouble du déficit de l’attention :

Dans une classe, les élèves ont de plus en plus de mal à se concentrer sur un cours ; il faut des enseignants faisant de véritables show déclenchant des montées d’adrénaline. De toute façon, tout ce dont l’élève a besoin est disponible en un clic ; pourquoi bon mémoriser !

Il suffit de produire des individus ayant une culture générale réduite.

Les savoirs instrumentaux et les compétences flexibles remplacent la culture émancipatrice et les connaissances nécessaires à la construction personnelle et à la vie en société. En fabriquant le travailleur consommateur de demain, le reformes vont dans le sens de ce que demande l’entreprise et le capitalisme.

Elles formatent plus qu’elles ne forment.

Se cultiver, s’instruire, relève d’une démarche qui nécessite du temps, des repères, un certain engagement et même… des efforts ! Un vilain mot à l’heure où il faut rendre l’enseignement amusant, fun, mettre du ludique dans l’apprentissage du savoir et savoir-faire. Les industries du loisir pénètrent le système éducatif.

Dans le modèle éducatif qui se dessine, la nécessité de former des enseignants dans une discipline donnée deviendra inutile ; ils ne s’occuperont plus du contenu mais d’apprendre à utiliser des outils numériques. Pour animer un groupe, utiliser des logiciels éducatifs et du matériel High-Tech quelques connaissances transdisciplinaires suffiront. Le rapport Fourgous contient le fantasme d’un système d’enseignement sans enseignants et même d’une école sans école. Une fois que tout l’enseignement aura été transféré aux machines et que les logiciels permettront à l’élève de les utiliser seul, plus besoin d’école ; les outils achetés par les familles permettront un travail à la maison. Les élèves auront accès aux cours de n’importe où et pourront communiquer en temps réel avec leur enseignant. L’élève modèle, motivé si c’est le cas, apprendra à son rythme et choisira son cursus selon ses capacités et ses projets.

Pour les autres ?

Internet n’est qu’une des lumineuses apparitions d’une nouvelle divinité qui s’est installée. Ce phénomène d’ordre religieux n’a cessé de se développer et de faire des conversions. Lors du lancement de certaines innovations : iPhone, iPad… ou d’évènements politiques

c’est une extase collective mondiale.

Le G 7 s’est réuni, le G 20 va le faire, un pilote peut prendre 9 G, et on en est encore à la 5G ; j’ignore si G de la chance ; en fait, je suis perdu ; je vais utiliser mon Gmail pour poser des questions !

Cette nouvelle mystique mobilise les mêmes ressources affectives que celles des religions traditionnelles. L’information en est la valeur suprême ; Les nouveaux rites impliquent de communiquer à tout prix, tout le temps, avec le maximum d’autres fidèles. Tout ralentissement risque de faire surgir le mal: l’entropie, la censure.

Le Dieu croissance est vénéré.

Le numérique est le secteur qui tire la croissance par l’innovation. Or l’innovation permet l’obsolescence, condition de survie de l’économie de marché. Les gourous, les prophètes, les Nostradamus du numérique nous ont bernés lorsqu’ils affirmaient que les TIC allaient apporter le « zéro déplacement », le « zéro papier », la « zéro matière », la « zéro pollution ». Toute religion possède ses mythes, le numérique possède les siens. En fait, avec les TIC, on se déplace toujours plus, on consomme toujours plus de papier, on pollue toujours plus…

Mais, heureusement, il y a les TIC vertes !

En fait, une grande partie du matériel est fabriqué dans les pays émergents où l’économie est basée sur l’exploitation des travailleurs et le non respect de l’environnement.

On pollue moins car les autres polluent plus !

L’inconvénient est que l’on veut faire revenir notre «industrie» pour ne plus être dépendant des autres, alors

On polluera plus car les autres pollueront moins !

Selon l’Ademe, 20 mails/jour/ personne, c’est, annuellement, des émissions de CO2 équivalentes à 1000 kms parcourus en voiture; les spams ont, en 2009, une empreinte carbone équivalente à celle de trois millions de voitures sur la route chaque année.

Les TIC vertes n’ont donc de vert que le nom !

Selon l’Ademe encore, la production annuelle moyenne de déchets d’équipements électriques et électroniques, par Français, s’élève entre 16 et 20 kg. Particulièrement polluants, ces DEEE se multiplient à mesure que la révolution numérique s’étend.

C’est le règne de l’illimité, l’imaginaire de la croissance et du progrès infini.

Bien que des progrès aient été réalisés en matière d’économie d’énergie sur les appareils électroménagers, sur l’éclairage, l’isolation des bâtiments, la consommation des véhicules.., la production croissante de voitures, d’écrans de plus en plus grands de constructions, de climatiseurs et de gadgets électroniques divers, contrebalancent largement la réduction de consommation de certains appareils. La demande énergétique des NTIC progresse de l’ordre de +10% par an en France. Il faudra fournir en 2030 l’équivalent de ce que peuvent produire 200 réacteurs nucléaires !

Derrière un clic, il y a toute une infrastructure que l’on ne voit pas, de la petite salle machine aux gros datacenters qui consomment énormément d’énergie. Un ordinateur ou un téléphone portable ne sont pas des terminaux isolés, ils n’existent que reliés.

Pour relier les ordinateurs à ces nœuds, plus d’un million de kms de câbles ont été posés au fond des océans, soit 25 fois le tour de la terre. Des bateaux appelés câbliers partent régulièrement de Calais à travers le monde pour aller poser sur le fond des océans ces tuyaux : Inox, cuivre, polyéthylène, plastique… participent à l’élaboration de ces fibres optiques qui, elles, sont réelles !

La demande en matériaux a explosé, les prix aussi ; les téléphones portables peuvent contenir 12 matériaux différents. La fabrication d’un ordinateur nécessite 1500 litres d’eau, 240 kg de combustible fossile et 22 kg de matériaux différents dont : cuivre, aluminium, plomb, or, zinc, nickel, étain, argent, fer, platine, palladium, mercure, cobalt. La course à la miniaturisation oblige à utiliser de plus les fameuses «terres rares». La Chine en a le quasi monopole d’où les grandes tensions politiques. A cela s’ajoute l’obsolescence programmée, symbole de la société du gaspillage indispensable pour produire plus.

Outre les impacts directs sur l’environnement engendrant le défrichage de sols, l’élimination de la végétation et la destruction des terres fertiles, cette course aux matières premières a des conséquences humaines et sanitaires désastreuses. Pour la République démocratique du Congo, la richesse en cuivre, coltan, zinc ou diamant provoque des désordres politiques et économiques allant jusqu’aux conflits armés. On estime a plus de 3,5 millions le nombre de personnes tuées dans les guerres pour le contrôle des ressources. Le coltan utilisé dan les téléphones portables est acheté aux rebelles et à des compagnies minières hors la loi par des sociétés internationales, dont Cabot Inc aux USA, HC Starck en Allemagne(filiale de Bayer), Ningxia en Chine. Ces sociétés transforment le minerai en une poudre qu’elles vendent à Nokia, Motorolla, Sony, Siemens…

Jamais autant de déchets n’ont été produits. Que faire de toutes ces déjections de la société connectée? Le rapport du Cniid et des amis de la terre nous éclaire : «Environ la moitié des 20 à 50 millions de tonnes des DEEE produits dans le monde chaque année alimentent les économies informelles des pays du S, essentiellement Asie et Afrique : démentellement des appareils, recyclage rudimentaire des métaux précieux avant de finir dans des décharges sauvages. En bout de chaîne, les chiffonniers des temps modernes accomplissent un pénible et dangereux travail qui n’exclut pas les enfants ni les femmes exposés sans protection aux vapeurs toxiques des métaux lourds et des dioxines émises par le brûlage des déchets.

Nos 100% pour le numérique en parlent peu car cela ne se voit pas sur les Champs-Elysées !

Pour Olivier Bomsel le numérique a créé une écriture universelle qui engendre une nouvelle culture. 0 et 1 sont les ADN du langage commun universel.

Nous sommes devenus binaires en attendant de devenir bipolaires !

Dans l’approche numérique du monde, la part sensible s’efface donc au profit du dénombrable, du calculable.

La numérisation rend toute chose quantifiable et donc plus facilement manipulable. La qualité, ce qui pouvait relever de la subjectivité et de la sensibilité s’efface sous le règne des nombres.

Le paysan est devenu agriculteur ; en mécanisant son activité il a perdu sa sensibilité à la terre.

Il s’agit donc de réapprendre à faire confiance à nos sens et à nos émotions afin de s’efforcer de développer nos facultés intellectuelles, serait-ce que pour nous rendre compte qu’il convient de nous préserver de l’aliénation.

La question n’est pas de savoir vers quelle type de société revenir, ni d’idéaliser un passé préindustriel révolu ou un prétendu âge d’or préhistorique. Nous devons créer les conditions intellectuelles et matérielles d’une véritable bifurcation philosophique et politique, fondée sur les critiques passées et présentes de la société industrielle.

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Dans le monde moderne le roseau pensant s’apparente plus au « roseau fou pensant »

signé Georges Vallet

crédits photos:Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ! | Tolun

Les avantages de la société numérique – European Economic …

https://www.eesc.europa.eu › qe-06-17-193-fr-n

impact environnemental du numérique — Wikipédia

https://fr.wikipedia.org › wiki › Impact_environnement…

Impact positif du numériqueImpact positif du numérique[modifier | modifier le code]. Articles détaillés : Réseau intelligent et Réseau électrique …

Impact positif du numérique · ‎Pollution numérique · ‎Réduction de l’empreinte…

La nouvelle religion du numérique – Le… de Florence Rodhain …

https://www.decitre.fr › … › Société

L’Emprise numérique: Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies. Cedric Biagini Ed. L’Echappée.

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