À Pau, mourir dans l’indifférence.

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Cela se passe à Pau ces jours-ci, le jeudi 29 juillet 2021 ; le corps momifié d’un homme a été retrouvé à son domicile par un huissier de justice. Selon les premiers éléments, la mort remonterait à trois ans. Oui vous avez bien lu trois ans. Comment de nos jours est-il possible d’être ainsi oublié dans sa solitude surtout lorsqu’on est handicapé ?

Alors il faut bien s’interroger sur la chaîne des responsabilités. Une telle indifférence est-elle humaine ? Parce qu’ils sont nombreux, dans ce cas précis, ceux qui avaient les moyens de savoir ou du moins de se douter qu’il y avait quelque chose d’anormal.

En premier lieu on pense au voisinage. Personne ne se serait donc aperçu que cet homme vivant dans un immeuble collectif de petite taille, ne paraissait plus, ne se croisait plus dans l’entrée, n’utilisait plus l’ascenseur. L’individualisme, l’ignorance de l’autre, existent-ils donc à ce point ?

Il y a également le facteur de la poste qui, alerté par une boîte aux lettres qui ne se vidait pas, disposait là d’un moyen justifiant qu’il puisse donner l’alerte. On peut imaginer que les distributeurs de prospectus publicitaires pouvaient faire le même constat.

Comme cela est obligatoire, cet homme avait un compte bancaire. Devant une absence de mouvements, de dépenses ou de retraits, aucun employé de la banque n’a suspecté que cela méritait au moins une explication. Non ! la dématérialisation de la gestion des comptes bancaires fait que l’aspect humain est devenu absent des préoccupations.

Il est habituel qu’un handicapé soit suivi par un médecin. Celui-ci, qui depuis trois ans n’a pas vu son patient, ne s’est pas posé de questions, n’a pas cherché à se rendre à son domicile pour en savoir davantage.

On peut également imaginer que les services médicaux, tels que infirmiers, kiné aient pu aussi constater cette absence qui durait depuis si longtemps.

Les factures d’eau, d’électricité, de gaz, de téléphone ou d’internet sont-elles restées impayées pendant ces trois ans ? On peut bien sûr penser que les abonnements étaient réglés par prélèvement automatique, mais la consommation de ces fournitures était sans aucun doute devenue inexistante. De toutes façons, là encore, le relevé des compteurs se faisant maintenant sans qu’il soit nécessaire qu’un contact soit établi avec l’abonné, nous en sommes arrivés à une forme de dépersonnalisation de ces services.

Des structures telles que la CAF (Caisse d’allocations familiales) chargée du versement de l’AAH (Allocation adulte handicapé), et la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) chargée, elle, du suivi des personnes dans cette situation, ne se seraient donc inquiétées de rien. Mais où sont passés les services sociaux ?

À Pau, on nous parle beaucoup du plan anti-solitude lancé par la municipalité. Il existe bien évidemment pour rencontrer, aider, être à l’écoute en priorité des personnes en situation de handicap. Aurait-il lui aussi été incapable de détecter une situation qui durait depuis trois ans ? Pourtant Pau se dit « capitale humaine »! Ne serait-ce qu’une simple formule ?

Il faut bien se résigner à considérer que dans l’organisation de notre société, de nombreux moyens existent pour qu’un tel drame ne se rencontre pas. Il n’est pas digne que ce soit un huissier de justice chargé de récupérer une dette, qui découvre ce qui n’aurait jamais dû exister si chacun avait su, à son niveau, détecter cette honteuse misère de la solitude.

Les moyens existent mais un individualisme forcené nous empêche de regarder les autres. Lorsque sera venu le moment, dans le cadre de l’enquête, de demander à toutes ces personnes comment il se fait qu’elles n’ont rien vu, rien dit, rien soupçonné, alors chacune se défilera courageusement. Quelle est donc cette société dans laquelle nous vivons ?

Pau, le 9 août 2021

par Joël Braud

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5 commentaires

  • Solitude et isolement…

    A lire en page 4 du journal « La République des Pyrénées » :
    Article « Virginie, Paloise handicapée plus isolée encore en été : « J’ai très peu de visites » » (Par Pierre Thevenet, publié le 20/08/2021)

    Chapeau de l’article : « A Pau, Virginie Bossière, souffrant de fibromyalgie, reçoit peu de visites. Comme d’autres, elle souffre de la solitude au quotidien. »

    Court extrait : « Parfois, il faut six mois avant une réponse pour un plan d’aide humaine » (Dominique Lagrange, Directeur de la MDPH des Pyrénées-Atlantiques »

    Sans autre commentaire…

    • Si, un autre commentaire : il parait qu’il existe à Pau un plan anti-solitude.

      • Cela ne s’inscrit pas dans le domaine d’aide à la solitude et l’isolement mais, comme c’est en marge, je signale quand même que l’adjointe au Maire chargée des affaires sociales a diffusé une fiche d’inscription sur le registre canicule du Service Autonomie et Solidarités Séniors; elle permet d’être informé des mesures de prévention et des interventions en priorité sont prévues en cas de vague de chaleur.
        Je reçois assez régulièrement des appels téléphoniques «de courtoisie» me demandant de mes nouvelles.

        • Oui effectivement ce dispositif mis en place en 2005 à Pau et reconduit depuis lors chaque année, relève d’une obligation légale suite à la canicule meurtrière de l’été 2003 . Les CCAS sont certainement le meilleur échelon pour gérer cette veille de proximité quand leurs missions historiques ne sont pas structurellement noyées dans les services de la ville et de l’agglomération .

          Pour autant le drame sujet de l’article a certainement des causes multifactorielles bien complexes à décrypter ou commenter sans des éléments plus complets . Je partage évidemment les amers constats des évolutions si individualistes des relations de voisinage en général. Ce n’est pourtant pas une fatalité dans toutes les villes et tous les villages où les humanités sont bien plus réelles et vécues que dans la  » capitale humaine « .

  • Triste constat que de mourir dans l’oubli…

    Pas de cercle familial, ni cercle amical (Ndlr : si, il en existait un…) et « oublié et/ou ignoré » par les voisins ???

    Une voisine : « çà m’a choquée » , ai-je entendu sur de la radio « France Bleu Béarn Bigorre »

    Rappel : article « L’homme retrouvé mort chez lui 3 ans après : les circonstances de ce drame de la solitude à Pau » (par Marion Aquilina, France Bleu Béarn Bigorre, publié le mardi 3 août 2021)
    Source : site web de la radio « France Bleu Béarn Bigorre »
    Chapeau de l’article : « L’homme retrouvé mort à son domicile alors qu’il était décédé depuis 2018 vivait isolé. Il n’était pas connu des services de la ville de Pau. La municipalité appelle les habitants à faire plus attention à leurs voisins pour éviter ce genre de drame. »

    Extraits :
    . « Cette personne n’était pas dans nos fichiers »
    . « Comment a-t-on pu en arriver là ? »
    Béatrice Jouhandeaux, en charge de l’action sociale à la mairie répond à cette question : « Ce qui s’est passé c’est ce que nous craignons le plus. Une mort solitaire d’une personne qui ne faisait pas appel à nous, ni pour l’aide à domicile ni pour le portage de repas. Elle n’était pas dans nos fichiers. Cette personne était handicapée et pour avoir l’allocation adulte handicapé, il suffit de renouveler une demande tous les cinq ans. Et elle ne travaillait pas donc elle n’avait pas besoin de faire une attestation trimestrielle auprès de la caisse d’allocation familiale. ».
    Béatrice Jouhandeaux recommande que chacun fasse davantage attention à ses voisins pour éviter que ce genre de drame de la solitude ne se reproduise. Tout cela, en sachant que Pau avait lancé un plan anti-solitude en 2019. »
    URL : https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/l-homme-retrouve-mort-chez-lui-3-ans-apres-les-circonstances-de-ce-drame-de-la-solitude-a-pau-1628011018

    Il ne suffit pas de déclarer à la radio, que la solidarité du voisinage doit exister, mais il est vrai, que cela en dit long sur une forme d’indifférence et/ou état d’esprit du voisinage, ambiance « Chacun pour soi et chez soi ET… tout est pour le mieux ! » = ce qui se passe ailleurs dans mon immeuble, m’importe peu ou pas du tout !

    En bref, l’attitude des voisins, ne m’étonne guère : qui s’intéresse réellement à une personne handicapée ?!?

    Il semble avoir eu, une défaillance des services sociaux, même si on évoque que la « personne est passée, pour diverses raisons, sous les radars des services concernés… »

    On peut trouver ce qui précède, comme étant consternant, mais il y a eu, déjà dans le passé, des faits similaires qui se sont produits comme ce qui vient de se passer à Pau ET, hélas, il y en aura d’autres, l’isolement social étant une triste réalité…

    Une personne, proche des services sociaux, m’avait confiée un jour : « pour des parents ou des proches, s’occuper d’un enfant handicapé ou d’une personne âgée, c’est mettre un peu… beaucoup sa vie entre parenthèses… »

    Je me souviens avoir vu un documentaire à la télévision, où une maman interviewée, a avouée que si elle se sentait proche de ses derniers jours, elle pensait à se suicider avec son enfant, plutôt que de le laisser seul car elle ne pouvait envisager la vie de son enfant sans elle, après son propre décès : glaçant comme aveu !

    L’existence et le rôle majeur des services de la Mairie (Exemple : CCAS, entres autres services…) et bien évidemment, le réseau associatif, ont une réelle importance.

    Combien de personnes handicapées vivent chez elle dans une presque sinon totale solitude, sans avoir la possibilité de parler de sujets divers mais aussi personnels…

    Et que dire des liens sociaux qui parfois se font rares : on pourrait aussi parler de certains grands-parents qui n’ont peu ou plus de nouvelles de leurs enfants et surtout petits-enfants, exceptés lors de la période des étrennes ou des fêtes de fin d’année…, petits-enfants ayant plutôt les yeux rivés sur l’écran de leurs smartphones pour communiquer avec des ami(e)s. On se demande pourquoi et ce qu’il y a de si important pour se « scotcher » à leur téléphone portable ?!?

    Les appels téléphoniques et autres formes de communications (Messages écrits) lorsque c’est possible via internet, ne remplaceront jamais la présence physique d’enfants, petits-enfants ou amis…

    C’est une mort sociale qui rôde en permanence : je me souviens aussi avoir rencontré des bénévoles dont je faisais partie, qui ayant été chercher une personne âgée chez elle pour l’accompagner à un réveillon de Noël à Paris, lui avait posé la question suivante : « sortez-vous souvent de chez vous ? »

    La réponse avait été la suivante : « c’est la troisième fois » (Ndlr : nous étions un 24 décembre aux environs de 19h…).
    Il est vrai, que lorsqu’on est âgé(e), habiter au 5ème ou 6ème étage d’un immeuble sans ascenseur en plein Paris (Quartier des Halles), n’incite pas trop à bouger et sortir de chez soi…

    L’isolement et la solitude des séniors en ville comme à la campagne (Merci toutefois, à certains voisins qui passent de temps en temps ou s’enquièrent de nouvelles) est un réel problème de société : j’ai même entendu que de ne pas ou plus parler régulièrement à quelqu’un, pouvait être une des causes de la maladie d’Alzheimer…

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