Et le sol se dérobe sous leurs pieds

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Regardez ce tableau de Francisco Goya. Il se nomme «Duel aux gourdins» (Duela a garrotazos 1828). Deux hommes se font face et s’affrontent à l’aide de longs bâtons. Lorsqu’on regarde de plus près on s’aperçoit que, ce faisant, il sont en train de s’enfoncer dans le sol, comme s’ils se trouvaient sur des sables mouvants. La métaphore est évidente surtout dans cette période de campagne électorale.

Avant tout, il convient d’apporter à cette peinture certaines précisions. Initialement, Goya avait peint ces lutteurs sur le mur de son domicile. Ils évoluaient sur l’herbe et dans un paysage désolé. Mais lorsqu’il fallut arracher la peinture du mur pour la passer sur la toile, les insuffisances techniques firent perdre une grande partie de la peinture, notamment sous leurs jambes. Les duellistes furent alors interprétés comme des lutteurs enterrés. Le symbole reste fort.

Dans le cadre de la campagne électorale pour l’élection présidentielle, se font face maintenant plusieurs candidats. Tous ne sont pas encore déclarés. Toutefois, en ce début d’une campagne qui s’annonce très violente, cette image de deux lutteurs qui s’affrontent renvoie bien au combat auquel nous allons assister. Ils sont tellement occupés à s’envoyer des coups qu’ils en oublient que sous leurs pieds le sol se dérobe.

Le sol qui se dérobe est la somme des sujets qu’ils oublient parce qu’ils en ignorent l’existence, ou omettent volontairement de les aborder parce qu’ils ne leur connaissent pas de solution. Les sujets sont nombreux dans un monde perturbé par la crise sanitaire et une pandémie qui ne cesse de s’étendre ; par le dérèglement climatique ; par les migrants qui perdent la vie en voulant regagner l’Angleterre ou un autre pays de l’Europe ; par la pauvreté qui n’a jamais touché autant de monde dans notre pays ; par le pouvoir d’achat qui est la préoccupation principale des Français ; par les gilets jaunes ; par la justice sociale ; par la réforme des retraites ; par la sécurité. Et tant d’autres raisons qui expliquent ce malaise généralisé que les Français ressentent dans leur majorité.

Alors dans l’obsession de battre et combattre l’autre candidat, selon leurs propres termes, et de satisfaire leurs ego démesurés, ils nous abreuvent de ces slogans qui ne servent à rien sinon à séduire les « gogos » (naïfs, pigeons, poires, jobards). Voulant se démarquer d’un autre candidat, ils proposent des mesures qui renvoient à une période datant de plus de cinquante ans. Les électeurs ont du mal à s’y retrouver et à distinguer ce qui est un programme de ce qui n’est qu’un slogan. Et, en toile de fond, parce cela compte aussi dans les tensions qui existent entre les divers candidats, transparaît la campagne électorale pour les élections législatives et le partage des investitures. Sur ce point, les affrontement se font dans la discrétion des arrières cuisines, néanmoins ils sont violents.

On n’en est pas sorti. Le spectacle va être aussi distrayant que lamentable. On oubliera les débats, les échanges d’idées, pour s’écharper à grand coup d’invectives voire d’insultes, les coups vont pleuvoir, les gourdins resteront à portée de main. C’est sans doute le prix de la démocratie, il faut se faire une raison.

Pau, le 13 décembre 2021

par Joël Braud

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2 commentaires

  • Ne vous inquiétez pas les bâtons ne sont que de guimauve. Il n’ y aura ni morts, ni blessés. Les gestes sont seulement impressionnants. Il n’ y a qu’ une chose qui ne sera pas remise en cause par aucun candidat, la continuité du système, qu’ il faut absolument absolument pérenniser quitte à l’ avenir à aller droit dans le mur.
    L’ une des démonstrations de cela est ce qui vient de se passer aux EU avec le passage des tornades en plein mois de Décembre. Personne ne remet en cause  » l’ Américan dream » bien au contraire.

    • Tout à fait; on peut dire comme le prince Salina dans le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (revisité par Visconti): « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Au passage je rappelle l’exposition du musée de Pau « Goya témoin de son temps » jusqu’à la fin janvier.

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