L’âme de Brassens au Domaine Bordenave

4.4
(57)

La popularité de Georges Brassens ne diminue pas au fil du temps, au contraire elle grandit. Les béarnais n’échappent pas à ce syndrome malin ; citons de récents spectacles à Bizanos (espace Balavoine), à l’espace James Chambaud à Lons, plus récemment à l’Atelier du Neez de Jurançon (Brassens et Barbara). Tous eurent leurs mérites reprenant souvent de chansons méconnues du sétois, parfois même inédites, dans un style nouveau.

Mais sans offenser les ci-nommés la soirée la plus dans l’esprit du  maître s’est déroulée samedi dernier aux chais de la famille Bordenave à Monein, lors des portes ouvertes consacrées au vignoble du Jurançon. Il y avait ce soir-là Joël Favereau, guitariste ultime de Brassens, le mieux placé pour transmettre son testament, non seulement à la lettre mais surtout dans l’esprit : empathique et frondeur, mélange détonnant qui séduit encore :

« J’ai quitté la vi’ sans rancune,
J’aurai plus jamais mal aux dents:
Me v’là dans la fosse commune,
La fosse commune du temps. »

Chez Gisèle Bordenave, l’ambiance naturelle, le décor authentique et l’accueil sympathique des hôtes auraient séduit le poète. Il y avait même quelques spectateurs, un peu pompettes, qui avaient abusé du nectar doré qui se concocte entre ses murs de pierres mal taillées mais solides et rassurants, après que le raisin se soit bronzé au soleil moneinchon. Et l’on pense à ces vers choisis de « La Jeanne », la bonne mère de substitution, la sœur aussi, qui dans l’ombre, aura tant fait pour qu’éclose cette poésie :

« Son pain ressemble à du gâteau
Et son eau à du vin comme deux gouttes d’eau »

Mais pourquoi Brassens, plutôt que Jean Ferrat, Jacques Brel ou Léo Ferré qui avaient aussi leurs mérites ? On voit bien, avec ce carré d’as que la chanson française, dans les années 70/80, était avant tout à la recherche de sens et de poésie. L’écriture y avait un poids déterminant. Des chanteurs ou chanteuses de qualité comme Gilbert Bécaud, Barbara, Serge Lama, un peu plus tard Claude Nougaro ont disparus et seuls les fans collectionnent leurs (formidables) vinyles devenus tristement collectors. Brassens, lui, a résisté à l’usure du temps, modeste troubadour sans forfanterie, mieux sans conteste que les autres. Il nous parle plus aujourd’hui :

 « Il est toujours joli, le temps passé.

Une fois qu’ils ont cassé leur pipe,

On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés :

Les morts sont tous des braves types ».

Les morts ne sont pas tous hélas « braves types » ! La plupart retombent dans l’oubli et d’autres attirent les malédictions. Mais il est vrai que nous trouvons toujours « joli le temps passé » et maintenant plus que jamais. Le temps passé pourtant n’eut pas que des avantages et le temps présent, pour une part, nous l’avons voulu et bâti, mais ça ne fait rien les refrains résistent mieux que les études sociologiques ou les discours politiques.

Brassens avec son côté anar, sa volonté farouche de ne pas se fondre dans la masse, de rester lui-même et de le chanter sur l’air des lampions avait ce don de double vue que souvent les poètes possèdent. Il passait pour un « père peinard » mais n’était-il pas déchiré, comme le furent Brel, Ferrat, ou Ferré car il voyait, comme eux, les chaos de la route que le monde allait emprunter ? Ne faut-il pas voir dans ses chansons comme une mine posée sur la route de la « woke culture » : « Le Gorille », « Putain de toi » ou « Fernande » qui restent si populaires aujourd’hui :

 « Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand j’pense à Félicie
Je bande aussi
Quand j’pense à Léonore
Mon Dieu je bande encore
Mais quand j’pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça n’se commande pas »

Ces lignes je les reprends avec les guillemets du « bon maître » car on ne pourrait plus écrire de telles paroles désormais sans se faire taxer de vulgarité ou, plus grave, de machisme révoltant, d’atteinte à la condition féminine ; et se faire censurer au bout du compte dans notre époque gagnée par le puritanisme anglo-saxon.

Brassens nous parle d’un temps  où nous étions libres dans nos têtes, en tout cas où nous voulions l’être. Un temps où prévalaient la générosité mais aussi la libre pensée, le refus du politiquement correct. Vieille tradition française que cette ironie iconoclaste  à l’égard des riches et des puissants et des prescripteurs de morale. Elle fut inaugurée par François Villon, pour Brassens une sorte de modèle. Comme le chanteur de Bobino, l’envoi du troubadour du Moyen-Age résonne, immortel, dans nos cœurs :

« Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis. »

François Villon, « La balade des pendus », chantée par Georges Brassens.

Pierre-Michel Vidal

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne 4.4 / 5. Nombre de note : 57

Aucun vote jusqu'à présent ! Soyez le premier à noter cet article.

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

Souhaitez vous nous partager un avis plus détaillé ?

3 commentaires

  • Pourquoi Brassens est-il plus dans l’air du temps que Jean Ferrat

    Les deux poètes avaient une vision différente du monde et de l’idée de changement, l’un se prononçant pour l’action collective, l’autre croyant à une démarche individualiste.

    Georges Brassens : « Moi, tu sais, je n’ai jamais cru aux solutions collectives. C’est une opinion tout à fait personnelle et très discutable. Je ne tiens pas, par exemple à donner des explications et à donner une morale, à indiquer les voies que je pense qu’il faut suivre ou ne pas suivre. Je me borne, si tu veux, à donner mes impressions en face de problèmes. »

    Jean Ferrat : « Je crois personnellement que la démarche individuelle est extrêmement importante. Elle est même capitale, mais elle ne remplace pas l’autre. C’est-à-dire que seul, on ne peut pas grand-chose. On ne peut même rien pratiquement si on n’est pas entouré. Pour avoir une action possible et efficace, il faut être en groupe (…) On vit dans un monde atroce, on subit des pressions considérables.
    L’un est pour le constat, l’autre pour l’action.
    L’un est pour la primauté de l’individu, l’autre pour celle du groupe.

    Avec la chanson
    «En groupe en ligue en procession
    En bannière en slip en veston
    Il est temps que je le confesse
    A pied à cheval et en voiture
    Avec des gros des p’tits des durs
    Je suis de ceux qui manifestent … »

    Jean Ferrat répond à Georges Brassens qui vient de publier sa chanson intitulée «pluriel»

    Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on
    Est plus de quatre, on est une bande de cons
    Bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens

    Un reflet de l’état d’esprit et de la politique actuelle.

    *L’individualisme est solidement ancré dans les esprits,
    *Le refus des explications, la volonté de faire ce qu’on a envie de faire: antivax, politique environnementale, comportements dans bien des domaines (agressivité, harcèlements, refus des contraintes)…,
    *La liberté, sans considération pour autrui, est bien la marque d’une moralité douteuse.

    Serait-ce une des explications de l’engouement actuel pour Brassens?

    Brassens-Ferrat, dialogue entre deux géants | L’Humanité
    https://www.humanite.fr › Culture et savoirs › jean Ferrat

    • Pierre-Michel Vidal

      A titre personnel j’aime beaucoup Ferrat, notamment pour « Nuit et brouillard », dénonciation de la Shoah, chanson longtemps censurée -c’est à dire interdite de diffusion- et en faveur de laquelle Brassens s’était manifesté. J’aime Ferrat donc (comme beaucoup de Français) mais je constate que Brassens est plus dans l’air d’un temps qui a changé. Il est inusable car il correspond aux aspirations de notre société.

  • De lui-même, Georges Brassens disait : « Je ne suis pas un grand poète, mais je ne suis pas un petit poète non plus ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *