Histoire d’une forêt sur les coteaux du Béarn

4.9
(71)

En trois générations, la forêt, la sylviculture et son aval ont bien changé. Tout comme la ruralité d’ailleurs.

Mon grand-père avait coutume de couper cinq chênes chaque année pour approvisionner les artisans locaux. Ils sont nombreux en milieu rural à cette époque.
Les chênes sont coupés à la hache et au passe-partout, débardés par traction animale, puis sciés dans une scierie hydraulique (moulin) proche et mis à sécher à la ferme jusqu’à 7 années (voir note).
Les houppiers de ces bois d’œuvre sont destinés au bois de chauffage comme les houppiers des chênes têtards des pâtures ombragées pour le bétail, encore périodiquement étêtés.
A cette époque, le chauffage d’une maison est principalement assuré par le feu de cheminée et autres bigourdans.

Après la guerre, l’agriculture et l’artisanat se modernisent et la productivité agricole augmente. Les pâtures perdent de leur intérêt. Le besoin de capitaux pour acheter des tracteurs et autres équipements ainsi que pour installer le confort dans les maisons, entame fortement le capital forestier de la ruralité.

Autour des années 60 le défrichement intensif d’espaces boisés pour la culture du maïs notamment, ajoute également au cloisonnement et à la spécialisation des espaces ainsi qu’à l’érosion du capital forestier.
Le négoce des bois est florissant. De nouvelles scieries à grumes électriques ou thermiques maillent le territoire et supplantent les scieries hydrauliques.
De nombreux artisans s’équipent aussi de scies à grumes et achètent des bois sur pieds pour garantir leurs stocks.

Cette exploitation intensive de la ressource forestière, générale sur tout le territoire national, alerte les pouvoirs publics. Avec la loi « Pisani » de 1963 (*), les Centres Régionaux de la Propriété Forestière et leurs agents, apportent notamment un soutien technique et financier aux propriétaires forestiers et à leurs opérations de reboisement.

A partir de cette période, le supplément de confort dans les maisons est surtout apporté par le chauffage fuel ou électrique.
Autour des années 80, avec l’arrivée des distributeurs de matériaux de construction, la plupart des scies à grumes sont arrêtées.
De nos jours, les menuisiers ou les charpentiers sont davantage des assembleurs voire des poseurs que des fabricants. Les ébénistes deviennent rares.

Les applications finales des bois d’œuvre ou d’industrie, leurs spécifications se sont uniformisées à l’échelle mondiale. La transformation ainsi que les retombées économiques se sont éloignées du territoire. Elles se concentreraient dans les régions de forte consommation (Asie, US pour les papeteries par exemple).
La valeur ajoutée aux bois s’est étirée et amincie. Le sylviculteur me semble davantage entretenir un capital qu’assurer un revenu.

Quant au bois énergie il est encore loin de constituer un pilier de la sylviculture locale même s’il revient en vogue avec des innovations techniques (pellets, automatisations de la production et de l’utilisation). Toutefois il peine à rivaliser avec l’essor des pompes à chaleur dont le processus complet est plus simple.

De plus les propriétaires, également exploitants agricoles pour la plupart, sont devenus minoritaires dans le village voire étrangers à lui. Excepté pour les chasseurs et les cueilleurs de champignons, le lien entre forêt et résidents est distendu (**).
La forêt est devenue un arrière-plan de la ruralité, à la fois au sens de décor (ou paysage) et au sens de secondaire.

Pourtant, au-delà de la dimension économique de la forêt, ses aménités environnementales (protection de la biodiversité, stockage du carbone, protection de la ressource en eau, protection contre les risques naturels) ainsi que ses aménités sociales (paysages ou accueil du public) arrivent au premier plan.



Larouture

Illustration : Un bois taillis sur un coteau du Béarn.

Note :
Dans le premier XXe, les campagnes sont pourvues de moulins et de scieries hydrauliques. Généralement après la coupe, le bois est scié en planches de 8 ou 10 cm d’épaisseur. Ces planches sont empilées sur des madriers, séparées par des lattes et placées au courant d’air mais à l’abri de la pluie ainsi que des remontées d’humidité depuis le sol. Des pierres sont placées sur le dessus des piles pour contenir le cintrage au cours du séchage. Le séchage (~1 cm d’épaisseur/an) peut durer 7 ans.
Merci à Rémy C., Claude L. et Michel L. pour ces précisions.

Bibliographie :
(*): http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/21508/RFF_1981_3_229.pdf;sequence=1

(**): https://theconversation.com/arbres-et-forets-entre-corps-et-coeurs-170331

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne 4.9 / 5. Nombre de note : 71

Aucun vote jusqu'à présent ! Soyez le premier à noter cet article.

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

Souhaitez vous nous partager un avis plus détaillé ?

4 commentaires

  • j’ai quitté la banlieue paloise pour aller vivre à la campagne à coté de Hagetmeau dans les landes .
    nous vivons entourés de champs de mais à perte de vue.
    les paysans arrachent encore des haies pour gagner qques rangs de plus.
    les chasseurs font des battues aux chevreuils pour protéger quoi ? les champs de mais !
    je suis très déçu de cette vie dans la campagne landaise

  • Pierre-Michel Vidal

    Je suis frappé de voir combien la question de la ruralité revient souvent dans les articles publiés sur ce site. L’opposition ville/campagne est en effet une des grandes questions du monde où nous vivons. C’est une question économique, sociale, géographique mais aussi (et surtout) culturelle, une donnée essentielle. Pour le coup c’est un monde qui s’en va et un nouveau qui le remplace brutalement. Pour ce qui concerne la forêt, il faut songer au massif landais -le plus grand d’Europe- entièrement mité par les champs de maïs, depuis les années soixante-dix et désormais par les champs de panneaux solaires, les cultures sous serres (tomates) ou les grands entrepôts comme celui qu’Alibaba se propose d’installer à Salles. Il faut aussi faire avec un tourisme massif. Tout cela transforme complètement la structure de ce pays sombre, austère, sauvage dont le charme se réduit comme peau de chagrin.

    • Vous avez raison de parler de la forêt landaise « mitée » par … entre autres :
      – les champs de panneaux solaires qui ne produisent par d’électricité la nuit. Avec une journée comme aujourd’hui samedi 08 janvier 2022 (voit site https://app.electricitymap.org/zone/DE) , avec un ciel complétement bouché 0 kwh de production d’électricité, et en Allemagne pays « vertueux » c’est aussi 0 kwh mais par contre 40% de production d’électricité à base de charbon.
      – quant aux entrepôts, merci d’avoir rappelé le projet d’Alibaba (un de plus pour le e-commerce) de Belin-Beliet ( en pleine zone humide ) articles publiés sur AP (doc AP du 02 janvier 2021 : https://alternatives-pyrenees.com/2021/01/02/la-naivete-en-general-est-mortelle/du 18 juin 2020 ; et du 18 juin 2020 : https://alternatives-pyrenees.com/2020/06/18/lappel-du-18-juin-2020/ ).
      Ce n’est pas encore fait, mais ils reviendront à la charge pour entreposer du jetable éphémère produits à 15 000km qui saturent nos déchèteries. Lorsque vous prenez l’autoroute Bayonne-Bordeaux il est pathétique de constater que le paysage avant Bordeaux est fait de 50km d’entrepôts, de part et d’autre de l’autoroute, pour le tout routier.

  • Merci pour cet article qui est à l’Honneur de ces hommes qui entretiennent encore un patrimoine, qui va encore avoir toute sa place dans les prochaines années.
    Malheureusement, il y en a qui remplacent nos verts sapin absorbeurs de Co2, par des sapins en verre et métal consommateurs de Co2…entretenant ainsi une confusion des esprits !

Répondre à Pierre-Michel Vidal Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *