Ukraine : la cyberguerre avait préparé l’invasion

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(Anastasiia Hatsenko, 28 ans, diplômée de sciences sociales de l’université de Kiev (Kyïv), travaillait avant la guerre comme experte en sécurité informatique au sein du think tank international ADASTRA et écrivait dans plusieurs journaux et revues. Elle poursuit aujourd’hui son travail de journaliste dans Kyïv encerclée par les Russes).

Le 3 décembre 2021 : Le journal allemand BILD publiait un article sur le plan d’invasion de l’Ukraine par la Russie. Selon BILD, l’attaque de la Russie est prévue en trois étapes au début de 2022 pour prendre possession de jusqu’à deux tiers du territoire, y compris Kiev. Selon Moscou, l’Occident ne se soucierait pas de cet évènement, car il se présenterait sous forme d’exercices militaires ordinaires près de la frontière russe – nous avons vu que la Russie s’est lourdement trompée sur ce point.

Simultanément : Moscou a lancé des informations et des cyberattaques pour perturber les sites Web du gouvernement ukrainien, diffuser de la désinformation et de la propagande, faire monter les tensions sociales et tenter de montrer que l’Ukraine était un « État défaillant. » La Résistance ukrainienne a l’invasion a montré à la Russie que ce n’était nullement le cas.

Les principales questions qui se mosaient à nous :

– Que fait la Russie ?

– Comment influence-t-elle non seulement les Ukrainiens, mais aussi le peuple russe et la communauté internationale ?

– À quoi devons-nous nous attendre ?

Cyberattaques : La cybersécurité est un facteur important non seulement pour le fonctionnement normal du système financier ou énergétique, mais aussi pour la sécurité nationale. La Russie le sait et a montré à plusieurs reprises la capacité de ses pirate informatique, les hackers. Pour le prouver à nouveau, le Kremlin avait choisi la nuit du 14 janvier 2022 pour attaquer massivement les sites gouvernementaux ukrainiens : Le ministère des Affaires étrangères de l’Ukraine, le Cabinet des ministres, le ministère de l’Éducation et des Sciences, le ministère de la Politique agraire, le portail web Diia (portail électronique des services publics), et environ 70 autres sites web étatiques ont été fermés.

Les pirates avaient également laissé un message :

« Ukrainiens ! Toutes vos données personnelles ont été téléchargées sur le réseau public. Toutes les données présentes sur votre ordinateur sont détruites, il est impossible de les récupérer. Toutes les informations vous concernant sont devenues publiques, prenez crainte et attendez-vous au pire. Ceci concerne votre passé, votre présent et votre futur. Pour Volyn, pour l’UPA, pour Halychyna, pour Polissya et les Terres historiques« .

Ce message a été publié en ukrainien, en russe et en polonais. Sachant que de nombreuses personnes en Ukraine parlent encore le russe, le polonais a été choisi pour détourner l’attention et faire croire que les Polonais pouvaient aussi être impliqués dans l’opération.

Résultat : Le gouvernement ukrainien a accusé la Russie d’être liée aux récentes cyberattaques. Bien que le service de sécurité ukrainien ait déclaré qu’aucune donnée personnelle n’avait été divulguée, l’annonce par Microsoft de la découverte de logiciels malveillants sur plusieurs sites Web du gouvernement ukrainien ou affiliés au gouvernement indique que ces cyberattaques pouvaient bien avoir fait partie des préparatifs pour lancer l’invasion de l’Ukraine.

Ce n’est pas la première fois que l’Ukraine est une cible. Le pays a été visé à plusieurs reprises depuis 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée et a déclenché la guerre dans la région du Donbass :

* En décembre 2015, en raison d’une cyberattaque russe, 30 sous-stations des trois sociétés ukrainiennes de fourniture d’énergie ont été mises hors service (Prykarpattyaoblenergo, Kyivoblenergo et Chernivtsioblenergo).

* En 2017, une tentative a été faite pour désactiver le système financier de l’Ukraine. Le virus NotPetya a détruit les données des ordinateurs des institutions d’État, de l’aéroport de Kharkiv, des banques, des sociétés d’énergie et du métro de KyÏv. Dans une déclaration commune, les pays de l’alliance Five Eyes et les gouvernements de l’Ukraine et du Danemark ont imputé l’attaque aux autorités russes.

* En mars 2021, le service de sécurité de l’Ukraine a bloqué une cyberattaque de grande envergure du groupe de pirates informatiques « Armageddon », contrôlé par le FSB.

La Russie est bien consciente que les cyberattaques sont un excellent outil de déstabilisation, entraînant des pertes économiques, augmentant les risques commerciaux et réduisant l’attractivité des investissements en Ukraine.

En ce moment dans la guerre : Moscou sait mieux que quiconque que les meilleurs terrains pour des actes hostiles sont la désorientation, la peur et la panique. Ce sont les ambiances qu’elle a cherché à créer pour accompagner sa guerre. Et pour cela, rien de mieux qu’une menace nucléaire et des attaques visant la population, enfants inclus ;

Opérations pose de mines : L’Ukraine avait été frappée par des vagues de « minage » (c’est-à-dire des flots d’appels anonymes indiquant la présence supposée de mines terrestres dans des bâtiments publics). Selon le chef de la police nationale ukrainienne, le 12 janvier 2022, 600 sites auraient été minés dans différentes régions du pays. Par exemple, toutes les stations de métro et deux aéroports auraient été minés à KyÏv ce jour-là. La police a reçu des rapports quotidiens sur des mines disposées dans les écoles. Les écoles de Kyïv, Kryvyi Rih, Lviv, Odessa, Cherkasy, Kherson, Zhytomyr, Kropyvnytskyi, Poltava et Vinnytsia ont toutes été confrontées à ce phénomène. En outre, en raison de l’exploitation constante de cette menace à l’encontre des écoles de Mykolaiv et de Cherkasy, celles-ci se sont tournées vers l’enseignement à distance. Naturellement, il n’y avait pas de mines, mais comment savoir ? Le principe de précaution prévalait.

Pourquoi cela ? Ces diffusions de fausses informations font monter l’inquiétude, créent la panique parmi les citoyens et suscitent la méfiance à l’égard du gouvernement. La Russie tentait de montrer que le gouvernement ukrainien ne pouvait pas assurer la sécurité de sa propre population. Parallèlement, l’objectif était également de compliquer le travail des institutions publiques, de paralyser les transports publics et de désorienter la direction militaire et politique du pays, les services publics, les forces de l’ordre et les services spéciaux.

Propagation par des médias uniformisés : La triade des règles de la propagande russe est la cyclicité, la rapidité et la continuité. Il est très difficile de vérifier l’exactitude de toutes les informations que vous recevez. On a tendance à croire qu’une information est vraie si on l’entend ou la voit à plusieurs reprises. Autrement dit, il suffit aux médias prorusses de montrer le même message provenant de différentes sources à divers moments pour convaincre les gens de sa véracité.

Alors que la plupart des médias dans les démocraties ne sont pas détenus par l’État, la Russie contrôle entièrement la grande majorité des médias. Ceux-ci cessent souvent d’être de véritables médias et deviennent ainsi des supports de la propagande d’Etat. La principale force de la propagande russe réside dans le fait que tous les médias adhèrent à la même opinion sur toutes les questions. Cela permet de ne pas voir les contradictions du monde et de considérer la « ligne générale du parti » comme la seule correcte.

Quelle était la « ligne générale du parti » ?

« Si les pays de l’OTAN veulent coopérer avec nous, ils doivent tenir compte du rôle très important de la Russie en tant que pays qui garantit la paix dans le vaste espace euro-atlantique et apporte une contribution essentielle au maintien de la paix et de la stabilité dans cette région. » Alexander Grushko, vice-ministre des affaires étrangères de la Russie.

Que disaient-ils encore ? « Les forces de sécurité ukrainiennes bombardent un village dans la région de Donetsk », « Des individus armés occupent un village contrôlé par Kiev dans le Donbas » et « Kiev mine et prépare un sabotage dans la région de Donetsk« . Il s’agissait d’informations standard de RIA Novosti (site d’information contrôlé par le gouvernement russe). Si l’on considère la situation sous cet angle-là, la Russie se faisait passer pour un pacificateur qui freinait une Ukraine agressive. C’est l’image que les médias russes tentaient de dépeindre aux yeux des Russes.

Il est impossible d’oublier RT : RT (anciennement connu sous le nom de Russia Today) est un réseau de la radiotélévision d’État russe multilingue financé par le budget fédéral russe et diffusant en anglais, arabe, espagnol, français et allemand. Comme nous l’avons déjà dit, tous les médias russes qui ne sont pas des agents étrangers du point de vue du Kremlin, adhèrent à la même opinion sur tous les sujets. RT ne manque aucune occasion de mentionner que l’OTAN est un « bloc militaire dirigé par les États-Unis » et une menace pour la sécurité de la Russie.

Une vision différente de l’histoire : Non seulement RT, mais d’autres médias russes nous ont souvent informés de la « promesse » faite par l’OTAN en 1990 de ne pas étendre ses frontières à l’Europe de l’Est. C’est-à-dire que l’Ukraine ne pouvait pas devenir membre de l’Alliance atlantique. De même que les Etats du Centre-Europe et les Etats baltes qui avaient adhéré à l’OTAN en dépit de cette « promesse », selon les Russes. Cependant, de nombreux documents d’archives prouvent que rien de tel n’a été convenu. L’OTAN n’a jamais promis cela à la Russie. Il en a été parfois question oralement dans les débats, mais aucun engagement écrit n’a été signé.

En interprétant les articles désinformateurs, on peut comprendre que la Russie essaie de se présenter comme un pays pacifique qui a besoin de garanties pour sa sécurité.1

Une guerre hybride : L’activité de ces sites d’information s’adresse à la diaspora russe, ainsi qu’à des lecteurs limités idéologiquement et intellectuellement. Ils sont plus faciles à influencer et deviennent des armes dans la guerre hybride russe. Ensuite, ces personnes peuvent relayer la propagande russe sur les réseaux sociaux. Leur rôle principal est de promouvoir les idées pro-gouvernementales et de créer une fausse impression des événements parmi les utilisateurs des médias sociaux.

Un seul et unique objectif : Toutes ces actions de Moscou n’avaient pas d’objectifs distincts les uns des autres. Elles étaient toutes centrées sur un seul but : la Russie fait son possible pour montrer l’impossibilité pour l’Ukraine d’être un pays indépendant. Les menaces cybernétiques et informationnelles n’étaient qu’une toile de fond pour l’éventualité d’un nouveau déploiement de troupes russes en Ukraine. Le prétexte était extrêmement simple. L’Ukraine « ne peut pas » protéger ses citoyens, et la Russie apportera « la paix et l’ordre« , comme elle l’a déjà fait en Ossétie du Nord, en Abkhazie, au Haut-Karabakh, en Transnistrie, en Crimée et dans les régions de Donetsk et de Louhansk. Une autre variante consistait à dire que Moscou se sauve et sauve l’Ukraine voisine de l’emprise d’un OTAN « expansionniste« .

Reste que, malgré cela, l’Ukraine est un pays européen indépendant qui a choisi son avenir sans se tourner vers la Russie passéiste et n’a pas besoin d’être « libérée » par elle car elle est libre et veut le rester.

Par Anastasiia Hatsenko

1) Des documentations circulent actuellement à l’Ouest, citant des documents diplomatiques soi-disant déclassifiés par les archives américaines. Ces documents relatent de nombreux pourparlers Est-Ouest datant des années 1990 et attestant des promesses de non extension de l’OTAN à l’Europe centrale, à l’Ukraine et à la Géorgie. Or, de telles promesses n’ont jamais été consignées par écrit dans des traités en bonne et due forme. Il est possible que certains hommes d’État occidentaux aient soupesé cette option selon les vœux des Russes au cours de pourparlers, comme on échange dans les entretiens exploratoires le pour et le contre et des hypothèses diverses finalement non retenues. S’ajoute que la Russie de Gorbatchev et de Eltsine, coopérative et en voie de démocratisation, n’était pas celle Poutine qui rétropédale vers une sorte de néo-stalinisme impérialiste. (ndlr)

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3 commentaires

  • Jean-François de Lagausie

    C’est bizarre cette façon qu’a Russie d’utiliser des groupes privés pour soutenir ses fins politiques :
    _ Les hackers « privés » informatiques
    _Le groupe Wagner militaire présent en Afrique et en Ukraine et ailleurs
    C’est du gangsterisme !

  • Pierre-Michel Vidal

    J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire et c’est de notoriété publique depuis l’élection de Donald Trump, la Russie intervient directement dans la marche des états démocratiques pour la perturber. Sans doute est-elle intervenue massivement dans le Brexit. Cela passe par l’achat d’hommes politiques comme elle l’a pratiqué dès la création de l’Union Soviétique mais surtout par une habile et massive intervention dans le domaine du numérique. La question d’actualité est: quels sont les candidats soutenus par la Russie lors de ces présidentielle ? Ceux qui s’en réclament (ou qui s’en sont réclamés) devraient être discrédités d’emblée par les électeurs car ils sont dangereux. Ca n’en prend pas le chemin… Quand aux Chinois, soutien des Russes, ils sont plus redoutables encore dans leurs interventions dans notre vie quotidienne. L’exemple palois de l’Institut Confucius et les accords passés avec l’UPPA sont des exemples très concrets de ce « soft power ».

    • Michel LACANETTE.

      Ne pensez vous pas que la Russie intervient en ce moment dans l’ élection présidentielle Française?
      A part les pays amis de la Russie personne ne téléphone à Poutine en ce moment. Bizarre que notre Président
      soit le seul à le faire en ce moment, surtout après les dégâts que la Russie a infligé à l’ Ukraine. Dégâts humains et matériels condamnables par la Convention de Genève concernant la guerre.
      Dialogue il doit y avoir, mais surtout pas pour se plier aux exigences de Poutine, or il semble que de plus en plus
      le dialogue soit un dialogue de sourd, couvert par le bruit des bombes russes.

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