Le grand Zapping

4.2
(50)

Il ne s’agit pas de commenter ici le résultat de ce premier tour des élections présidentielles, élections suprêmes dans la constitution qu’a voulue le général de Gaulle. Malgré un résultat final incertain et qui pourrait avoir des conséquences terribles sur l’état du pays et sur celui de l’Europe, des consignes de report ou de non report de voix stupéfiantes ont ajouté à la perplexité que laisse un vote qui, dans sa nature, doit plus au conflit de génération qu’à l’opposition entre les classes sociales. Il semble que ce dernier critère soit définitivement enterré puisque « le peuple », comme le dit Marine Le Pen, c’est-à-dire les ouvriers qui votaient communiste il y a peu encore, l’a choisie désormais comme son héraut.

La géographie étant la mère de la politique, la carte électorale nous montre que le France de Le Pen s’enracine dans le Nord prolétaire ; l’ouest et les départements ruraux optant majoritairement pour Macron et la région parisienne adoptant Mélenchon. Sans doute faut-il ajouter à cela un vote générationnel qui montre que la jeunesse a voté pour le candidat le plus âgé alors que les anciens ont choisi le plus jeune. C’est un paradoxe supplémentaire d’une élection inédite.

Mais ce qui est intéressant ici n’est pas de rajouter un commentaire aux nombreux que nous avons pu entendre mais plutôt de commenter les commentaires de cette soirée qui sera certainement un repère historique car elle a consacré l’effondrement de la social-démocratie, de la droite républicaine et l’effacement des écologistes : les trois pôles qui structuraient le paysage politique français. Avec un centre boursoufflé encadré de deux partis extrémistes, nous sommes devenus, de ce point de vue, une exception européenne si on nous compare à nos voisins allemands, espagnols ou portugais par exemple.

Dans les commentaires de la soirée il fut donc beaucoup question de cette nouvelle structuration de la société française. On a évoqué le mistigri de la réforme des retraites qui a permis, dans un premier temps, au sortant de siphonner le vote Pécresse mais qui est désormais le caillou dans sa chaussure et qui pourrait le faire trébucher, alimentant justement ce conflit de générations latent. Une réforme déconnectée de la réalité économique et sociale dont la seule justification est devenue politique ou, pire encore, idéologique, donc source de divisions.

On a aussi beaucoup parlé pouvoir d’achat et c’est bien normal qu’il y ait des angoisses comme il y en a toujours eu sur ce thème, un tabou en France, pays où on a toujours l’impression « de manquer ». Et le troisième sujet ce fut les institutions avec pour une fois un consensus anti-cinquième république portant le thème comme une urgence absolue.

Par contre ce dont nous parlons ici beaucoup, dans Alternatives Pyrénées, a été zappé dans tous les débats par les candidats, leurs représentants ou les commentateurs. Le premier de ces « non sujets » fut le problème de l’énergie : pas un mot sur le nucléaire, ni sur les énergies alternatives, ni même sur les menaces de pénurie. Soit la situation actuelle convient à tout le monde, soit le retour au nucléaire fait consensus. Zappé aussi le problème si actuel pourtant de l’indépendance énergétique. Faut-il mener une politique énergique de ce point de vue et le niveau européen est-il pertinent pour atteindre ce but ?  La question n’a pas été posée. Elle ne semble pas faire débat.

Autre sujet trappé, plus grave à mes yeux, la guerre en Ukraine. Est-ce pour ne pas angoisser les Français que ce soir là –et cela continue- les malheurs du peuple ukrainien ne font plus la Une de nos journaux mais quelques lignes seulement. Il ne fut jamais question dimanche de l’exemplaire Zelensky ni de la politique impérialiste et cruelle de Poutine. Les élections ont anesthésié les rédactions. Il n’y a plus de massacre de masse, plus de ces excellents reportages de Maryse Turgot évoquant la résistance héroïque du peuple ukrainien, ni de condamnation des tendances génocidaires des troupes russes. Ni même de l’hégémonie chinoise qui masse ses navires aux abords de Taïwan. Place aux commentateurs assis confortablement en plateau…

Pourtant c’est en Ukraine que se joue notre destin de pays libre et cette invasion en pleine Europe devrait nous faire réagir. Est-ce opportun de sortir de l’Otan dans cette période dramatique ? Le budget de notre défense doit-il être revu à la hausse ? Que veut dire rejoindre le camp des « non-alignés » ? Et les liens financiers noués, sous la forme d’un prêt en cours de remboursement avec les banques russes, pourraient-ils gêner la conduite de notre pays dans sa nécessaire indépendance ?

Après le grand zapping, souhaitons que le grand débat qui opposera les deux finalistes reviendra sur ces questions essentielles.

Pierre-Michel Vidal

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne 4.2 / 5. Nombre de note : 50

Aucun vote jusqu'à présent ! Soyez le premier à noter cet article.

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

Souhaitez vous nous partager un avis plus détaillé ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *