Le bien commun et le « meste a case »

4.8
(68)

Lorsque des facteurs climatiques, voire la négligence, jettent à terre un vestige historique, on est surtout désolé. Mais lorsqu’il s’agit de facteurs humains avec l’aide d’un engin mécanique, on peut être choqué. C’est ce qui vient de se passer dans un village du Soubestre.
Ainsi dans ma campagne, le patrimoine est peu considéré. Le passé est surtout synonyme de souffrances. C’est une vieille poussière qu’il faut cacher.

Tout au plus, sait-on dans ce village que l’église a été détruite par les soldats de Jeanne d’Albret et que sur le tympan du XIIe, resté debout ou remonté, le visage de la vierge a été mutilé.
Peu de fidèles portent attention aux vestiges des piliers qui soutenaient des arcs en pierre au XVIe. Ils se devinent dans les angles du fond de l’église.
La reconstruction de l’église telle qu’elle nous apparait aujourd’hui, date certainement des années 1620 et du rattachement du Béarn à la France.
A noter qu’une zone archéologique autour de l’église est définie sur la carte communale (délibération du conseil municipal du 10/12/2007); laquelle d’ailleurs, attend toujours sa révision.

Pas davantage de monde saura situer dans le bourg, le lieu-dit « Abadie » où se dressait la résidence du Baron Abbé-Laïque de la paroisse aux XIIe et XIIIe siècles. L’Abbaye-Laïque sera dissoute peu avant la Révolution en raison d’une situation d’extrême précarité, essentiellement d’origine climatique et caractéristique de cette période.

Et puis tout automobiliste arrivant à l’entrée du bourg ignore qu’il va traverser le domaine d’une ancienne abbaye-laïque. Même s’il avait juste levé un peu les yeux, il aurait été loin de se douter que les ruines au sommet de la colline dominant le bourg, étaient des vestiges de l’ancien Castelnau datant de la fin du XIIIe.
Le bourg s’est alors transporté au sommet de la colline, face à la chaine des Pyrénées. Il en redescendra à la fin du XIXe. Six siècles d’Histoire sont perchés sur ce site.
Selon un historien qui a visité le site il y a quelques années, le schéma suivi par le village se rapprocherait du schéma emblématique de Guiche (64).

Les vestiges d’une motte féodale, les empreintes de la basse-cour féodale ainsi que des fossés sont encore identifiables sur le Castelnau. La motte féodale qui figurait sur le cadastre napoléonien, est maintenant incluse de manière indifférenciée dans l’enclos de la demeure seigneuriale.
Cette demeure (manoir), laissée à l’abandon depuis près de deux générations a fini par tomber en ruine.
A noter que cette demeure imposante aurait été convoitée par l’homme de télévision et écrivain Jacques Chancel.

Situé en zone non constructible à proximité d’une ferme et de son étable de vaches laitières, cet ensemble difficilement négociable a fini par échoir au voisinage. Après un débroussaillage du site et le déblaiement des éboulis, trois pans de mur sont restés dressés pendant plusieurs années. Ils viennent d’être rasés dans l’entre-deux tours des élections présidentielles. Même le puit et ses mystères ne se distingue plus.

Avant cette démolition se distinguait toujours, sur le pan de mur correspondant à la façade Nord du manoir, une fenêtre datant du XVIe siècle (voir illustration).
Lorsque j’étais adolescent, l’ancien propriétaire et forgeron du lieu m’avait parlé d’une ouverture très ancienne comme lui aurait dit un visiteur « haut placé ». Cette estimation m’a été confirmée depuis par un expert du CAUE. Mais elle n’est pas allée plus loin. Aucune déclaration n’a été faite en mairie pour transmission au Préfet.
Finalement, si la fenêtre n’a pas été démontée lors de la démolition, elle git sous les décombres.

Que va-t-il advenir de ce site ? Son Histoire va-t-elle être confisquée et s’effacer définitivement derrière un nouveau récit ordinaire ou au contraire, son Histoire va-t-elle constituer un élément de développement local ?
La ferme voisine sait recevoir du public et des subventions. Elle a même reçu la visite pastorale de l’Evêque pourtant très traditionaliste de Bayonne, Lescar et Oloron, venu apporter sa bénédiction.
Quant à la Commune, la notion de patrimonialisation a toujours été confuse.

Quant à nos automobilistes, ils poursuivent régulièrement leur route, toujours pressés vers le haut du village au-delà du Castelnau. Ce faisant ils n’imaginent pas un instant qu’au bord de cette route dans les années 1980, un jeune du village a découvert un gisement de silex taillés (bifaces), attestant ainsi une présence humaine de plus de 20.000 ans.
Le patrimoine ne semble pas affaire d’adultes.

Larouture


Illustration : Fenêtre du pignon Nord du manoir (échelle donnée par mètre replié) de style XVe en France et XVIe en Béarn (cf. CAUE). Vues N-E et S-O de la motte féodale ainsi que d’un fossé.

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne 4.8 / 5. Nombre de note : 68

Aucun vote jusqu'à présent ! Soyez le premier à noter cet article.

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

Souhaitez vous nous partager un avis plus détaillé ?

5 commentaires

  • Ah 1981 l’année où nous sommes passé de l’ombre à la lumière!

  • Pierre-Michel Vidal

    Bravo! Allons nous laisser un monde sans histoire ni racines à nos enfants ? Un monde laideur publicitaire comme les entrées de la belle ville de Pau ?

    • Bravo pour le contenu très documenté du texte,
      Bravo pour la dénonciation de l’abandon du patrimoine
      mais
       » Il vient une heure où protester ne suffit plus, après la philosophie il faut l’action. » Les Misérables 1862 Victor Hugo »
      disait Pécé dans un autre texte.
      Le bravo ne sera complet que si l’on parvient à l’action.
      Que proposez-vous de concret?

      Comme le rappelle J. Lesourne :

      Des monuments historiques aux animaux sauvages en passant par les sites naturels, les paysages ou encore le patrimoine naturel ou génétique, la société française s’est penchée sur son passé avec une intensité accrue et les pouvoirs publics ont largement traduit cette tendance en un arsenal multiforme de dispositions réglementaires et budgétaires destinées à la protection de l’« héritage commun » (1981).

      Très bien.
      Mais voilà, le concret passe par l’action politique; c’est un choix de société, il faut choisir entre les autoroutes, les aérogares où on trouve l’argent nécessaire et le patrimoine culturel.

      En effet les crédits de l’État et des collectivités sont suffisants pour « la modernité » mais, soumis aux contraintes budgétaires pour le patrimoine ancien; pour ce dernier, ils sont largement inférieurs aux besoins. Ils doivent donc être complétés par des fonds privés comme la Fondation du patrimoine dont action s’appuie notamment sur :

      *des souscriptions publiques et des appels aux dons pour financer les projets ;
      *l’appel au mécénat d’entreprise (des partenariats nationaux ou locaux sont conclus avec des entreprises.

      Les déductions d’impôts, du fait des dons, favorisent beaucoup ce « mécénat »!!!!!!!

      D’autres suggestions ont été faites comme;
      *le capital de marque : la création ou la valorisation de la marque d’un monument.
      *le ticket mécène, petite somme versée par des visiteurs pour aider à la restauration
      ….
      Les impôts pour les uns, la mendicité pour les autres!
      Triste ambition pour la culture!

    • Bien sur, les subventions aident à réaliser l’aboutissement de ces beaux projets !
      Mais , surtout , l’essentiel reste la motivation des habitants des alentours !
      La culture du passé doit rester motivante pour la préservation de notre si beau patrimoine !
      Que Dieu inspire nos nouveaux ministre de l’Éducation et de la Culture dans cette direction!
      Bien à vous tous
      jeanne-Emma

      • Merci pour votre commentaire.
        En fait, cet article est une illustration d’un atavisme paysan avec une priorité donnée à la lutte des places (comme des classes d’ailleurs), pour le contrôle du foncier agricole depuis des générations.

        Effectivement, la plupart des restaurations de demeures seigneuriales locales sont le fait de particuliers comme à Viven.

        Je me souviens du château de Morlanne dans les années 1960 : Une grange délabrée à laquelle on ne prêtait pas attention. La tour et le chemin de ronde n’existaient plus. Sans la détermination de M. et Mme Ritter, ce monument aurait disparu.
        Actuellement lorsqu’on écoute les conversations à l’entour, tout l’argent de la Communauté de Communes va au château au détriment des petites communes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *