« La Forge Moderne », espace de liberte

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Il existe dans le voisinage des lieux privilégiés, encore faut-il les découvrir. Ils nous font oublier que le continent est livré à une guerre effroyable, que nos politiques ont remplacé la lutte des classes par la lutte des places et que, noyés sous les injonctions de la consommation, nous avons perdu le sens de l’échange, le goût de l’autre. Peut-être tout cela n’est que le symptôme post-traumatique et collectif du Covid, cette pandémie mondiale que nous avons pourtant surmontée tellement mieux que les précédentes… Cela ne serait alors que passager ? En attendant mieux -ce fameux « sursaut collectif »-, retrouvons-nous alors sous les frondaisons de la « Forge Moderne ».

La « Forge » fait partie de ces lieux qui nous font oublier le mal vivre qui nous atteint dans cette période si particulière où 52% de la population, désillusionnée, se détache des urnes et fait la grève du devoir électoral. Sans doute ces grévistes des urnes, lucides, sont-ils atteints du syndrome de l’amour déçu, ou de l’incrédulité face aux sempiternelles promesses politiciennes. Peut-être se disent-ils : tous pareils, que peuvent-ils nous assurer puisque la planète est atteinte d’un dérèglement mortel, que les hommes règlent leurs conflits avec la même brutalité et que le goût du lucre anime le monde ?

Pour trouver un refuge à ces angoisses naturelles, un moment de répit, un lieu de sympathie, un espace de liberté : rendez-vous à « La Forge Moderne », à Pau, à côté de « l’Usine de Tramway ». C’est d’abord un bar à l’ancienne où l’on peut s’asseoir sous les arbres sur de grandes tables : rencontrer ainsi son voisin dans sa simplicité, avec bienveillance et en toute liberté. Le lieu est conçu pour l’échange que l’on soit jeune ou vieux, savant ou ignorant. On y respire un air de liberté, car il n’ y a rien d’apprêté ou de factice ; derrière une certaine désinvolture du décor on perçoit la quête de l’authentique. Ainsi « La Forge » s’inscrit dans une démarche opposée à celle que nous propose la plupart de ces établissements palois à la recherche de sophistications inutiles et souvent futiles.

Les maîtres des lieux, deux frères, ont choisi ce style décontracté, cool, pour la gestion d’un ensemble immobilier vaste qui appartient à leur famille depuis la fin du XIXème siècle ; plutôt qu’en faire un impersonnel immeuble ou un parking de plus. Ils ont donné, voulu donner du sens à cet endroit historique comme on pourrait le faire aussi de la typique zone des tanneries de Gelos au potentiel délaissé… « Village artisan festif dans le quartier de la gare, une vingtaine d’artisan dans les métiers de savoir-faire pour un lieu qui s’anime sur des rdv thématiques » ; c’est ainsi qu’il se décrit sur facebook : https://www.facebook.com/laforgemoderne

C’est donc une histoire singulière que celle de ce site qui réunit des artisans hétéroclites, créatifs et des endroits conviviaux, comme ce foyer où les amis arméniens se retrouvent régulièrement. Tout cela fonctionne en bon voisinage, en harmonie, avec naturel, animé par une sorte d’utopie collective. Ainsi « La Forge moderne » est devenue en moins d’un an « the place to be » à Pau où on se retrouve en famille souvent, car comme en Espagne, ce sont des tablées  intergénérationnelle où les enfants ont leur place puisque des espaces leurs sont dédiés. La nourriture est assurée par un food-truck et par une cuisinière qui propose une cuisine du monde entier –africain le soir où nous sommes venus…

Il y a, chez les animateurs de « La Forge » une volonté d’ouverture sur la société avec, chaque mercredi soir, un marché des producteurs locaux, baptisé « Cageots, Vélos, Apéro ! ». Ainsi sont privilégiés ces fameux circuits courts et les contacts directs entre les maraîchers et les citadins comme ils le sont dans ces jardins collectifs qui se multiplient dans Pau (nous en avons déjà parlé) ou dans ces marchés qui s’animent la périphérie (marché de nuit cet été). Il y a là une aspiration concrète à retrouver les vraies valeurs apportées par le travail de la terre, la nécessité d’un contact parfois éphémère mais précieux : un phénomène de société dont nos médias se détournent.   

On ne peut terminer cette apologie sans évoquer l’ouverture d’esprit musical qui préside au lieu. Les musiques contemporaines y sont prépondérantes mais il y a une volonté d’ouverture sur des choses moins courantes. Ce fut le cas avec la récente venue du chanteur de flamenco Antonio Puerta accompagné du guitariste Manuel Campos et de Raul au cajon. Une soirée exigeante, car tous les « palos », les styles du flamenco, parfois austères, y étaient présentés. Ils furent suivis avec attention et respect par un public nombreux qui découvrait ces chants rauques, habités par la passion.

Ainsi en évoquant « La Forge » nous pensons vaguement à l’abbaye  Thélème, la cité idéale de Rabelais : « des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice ; c’est ce qu’ils nommaient l’honneur ».

 Il y a encore des lieux pour l’utopie.

Pierre-Michel Vidal

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