Légende d’été (II) : LETTRE DU GUADALQUIVIR

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Ma chérie,

De ma fenêtre j’observe les brisants qui s’écrasent au loin, sur l’embouchure, vers le phare de Chipiona désormais éteint. Le jour vient de se lever. Le ponant souffle légèrement et il fait froid dans la pièce. Le fleuve coule imperturbable et, du port de Bonanza, la flottille s’élance pour sa journée de captures. Tout à l’heure, je sortirai sur l’azetea, au milieu du linge bariolé, secoué par le vent, pour mieux contempler la masse verte de Doñana. On dit qu’il reste encore des vaches sauvages d’origines incertaines, là-bas. Elles connaissent le grec et le latin. On pourrait monter une expédition. Traverser le fleuve en barque la nuit, comme faisait Marismeño et ses copains pour leur donner trois passes ; ça serait beau… Mais le Parc est plus sévèrement gardé qu’avant et personne ne sait plus très bien où se trouve le troupeau. Existe-t-il encore ?

 Déjà le soleil a succédé à la légère brume qui montait des eaux. Il se reflète sur le ruban qui se déroule lent et régulier à mes pieds : le fleuve a pris sa couleur argentée. D’ici, il y a cinq siècles, Magellan est parti avec ses hommes sur ses frêles caravelles pour faire le tour du monde. On voit le petit fort qui leur servi de base pour préparer leur épopée : quelques tourelles encadrant une muraille étroite, crénelée. L’ensemble abandonné est noyé sous le sable. Cette silhouette au gris discret qui sommeille au bord de plage ce n’est plus qu’un repère pour les contrebandiers qui larguent au large leurs ballots de drogue, dans la nuit silencieuse et sombre.

Je passe sous ces murs lors des longues courses que je m’impose chaque matin. Je songe aux hommes de Magellan, à leur inquiétant périple, à leur esprit d’aventure, à leurs tourments, à leur solitude et à leurs morts abandonnés à l’océan : enveloppés dans un linceul, un drap blanc cousu rapidement, balancés du bastingage pour devenir la proie des poissons qui rôdent autour du frêle esquif où l’on meurt de soif et de faim. Que de souffrances nécessitent la gloire et la fortune !

Peut-être Luis m’appellera-t-il tout à l’heure ? Il viendra courir avec moi, c’est un compagnon silencieux et distant, mais sa présence me réconforte. Puis je passerai prendre le « fundon » et j’irai m’entrainer sur le sable du Coso del Pino. Je retrouverai mes compagnons. J’aime à penser que ce sont des camarades d’infortune. Ils sont animés des mêmes espoirs et subissent des déceptions semblables. Ils ne parlent pas et, comme moi, ils travaillent dur répétant des heures les mêmes gestes, le corps luisant de sueur. Ils poussent le « carreton » ou « font le toro » sans rechigner.

Une poignée d’anciens nous observent en silence et parfois quelques aficionados français, bruyants et agités font irruption dans ce lieu sacré. Leur attitude me fait un peu honte. Il s’agit pour eux d’une sorte de passage obligé de leurs vacances. Nous nous exposons à leurs regards comme animaux de foire : des bêtes de cirque. Je pense alors à une sorte de marché aux esclaves dont on admire la prestance, les gestes mais aussi la peau et parfois-même le corps, dans son intimité intégrale. Mais ce voyeurisme ne doit pas le faire oublier : les intentions sont bonnes et, finalement, au fond de ma solitude si pénible, je me sens réconforté par leur présence. Je me sens un peu moins seul quand ils me saluent comme si j’étais de la famille. J’en suis en fait : ils m’admirent mais je n’en tire aucune vanité.

Puis, après avoir répété mille fois les mêmes gestes, quand le soleil est plus haut et que l’ombre a disparu, laissant l’albero brûlant, je quitte brutalement cette fournaise insupportable. Je ne dis pas adieu. Je fuis ces lieux. Je vais dormir dans ma petite chambre de Bajo de Guia. Un paquet de chips, un coca light, une banane c’est tout ce que je m’autorise. Parfois un œuf dur. Puis je dors. J’oublie le fleuve. Les promesses des uns et des autres. Les contrats qui ne seront jamais conclus. Je coupe le téléphone. Personne ne dérange mon abandon, nul ne vient me délivrer des angoisses que me cause cet exil consenti qui n’a rien de doré. Sans un regard pour le fleuve, je m’allonge sur la couverture du canapé…

Je tombe enfin comme une masse dans un sommeil profond, vertigineux alors mes rêves secrets et impudiques t’appartiennent, ma chérie…

Et je t’embrasse.

Pierre

Pierre Michel Vidal

Photo: Chemin de la Jaral parc de Donana (D.R.)

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