L’ART POUR SURVIVRE (hommage a Claude Laharie)

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Il faut se souvenir des artistes des camps d’internement français, 1939-1945, car comme l’écrit Milan Kundera : « plus cruelle est l’Histoire, plus beau apparaît le monde du refuge ; plus ordinaire est un événement, plus il ressemble à une bouée de sauvetage à laquelle « les échappés » s’accrochent ». Un mémorial -faut-il l’appeler ainsi ?- devrait être édifié sur les lieux mêmes du camp de Gurs, c’est une promesse du maire de Pau et un comité scientifique présidé par Claude Laharie planche sur le projet. L’affaire traine en longueur elle est pourtant d’une urgente nécessité : L’histoire en effet enseigne le présent.

Lutter pour survivre : dérober un peu de nourriture, échanger une bague en or contre un œuf, trouver quelques planches à brûler, ces combats de tous les jours des dizaines de milliers d’internés dans les camps du sud de la France entre 1939 et 1945 les ont menés. Mais l’homme ne vit pas que de pain et, dans ces conditions terribles, malgré la perspective des camps d’extermination, les internés des camps français ne renonceront pas à leur part d’humanité : beaucoup d’entre eux se tourneront vers l’art dans un contexte où tout semblait avoir été fait pour les en détourner.

Ainsi, ces êtres humains sacrifiés, traités comme des bêtes deviendront, dans le malheur, les auteurs d’œuvres exceptionnelles, émouvantes qui nous touchent encore aujourd’hui par leur beauté et la sensibilité qui s’en dégagent. Pour certains il s’agissait d’artistes confirmés mais des autodidactes, de simples enfants débutants ont apporté leur pierre à cette frénésie créatrice, à ce foisonnement artistique.

Sous la férule de l’administration française, ces hommes et ces femmes, républicains espagnols dans un premier temps, juifs pas la suite, manquaient de tout. Ils vivaient entassés, dans une promiscuité horrible et dans des conditions d’hygiène insupportables. Dans ces lieux innommables où ils furent entassés par milliers, l’art se développa sous des formes inattendues : sur des supports improbables, développant des thèmes inattendus, dans des directions novatrices.

Un fort contingent d’artistes consacrés mais qualifiés de « dégénérés » par les nazis était enfermé dans ces camps : ils continuèrent à créer et surent susciter des vocations, diriger des travaux collectifs, accompagner sur les chemins de la création leurs camarades d’infortune. Des œuvres poignantes naîtront dans ces lieux inhumains. De la souffrance, du chaos, de l’injustice vont jaillir des toiles, des fresques, des sculptures, des créations musicales ou théâtrales abondantes, diverses, émouvantes et tragiques et parfois tendres ou ironiques.

A-t-on une idée de ce que fut ce foisonnement artistique dans ces camps que l’on a tenté d’oublier après la guerre ? Connaît-on ces damnés qui se sont tournés vers la création ? Leurs travaux ont-ils eu l’écho qu’ils méritaient ? Ces artistes voulaient-ils, derrière les barbelés qui les retranchaient du monde, témoigner de leur amour de la vie ? Menaient-ils une quête spirituelle que nul ne pourrait entraver ?  Voyaient-ils dans l’art une forme de résistance à leur bourreau ? Manifestaient-ils ainsi leur humanité dans ce milieu où on les traitait comme du bétail ?  

Il faut d’abord montrer : ranimer la flamme du souvenir, remettre les choses à leur place et contribuer à faire connaître ces œuvres à un large public. Nous allons  évoquer ici le souvenir de dix d’entre eux. Cette liste n’est pas exhaustive. Plusieurs camps ont vu passer de nombreux intellectuels et artistes : celui de Gurs, le Camp des Mille près d’Aix-en-Provence et les camps du Languedoc : Agde, Saint-Cyprien et Argelés.

Chacun de ces artistes mérite une présentation particulière : le commentaire de ceux qui l’ont connu ou qui ont étudié leurs travaux. Cela peut-être aussi des travaux collectifs comme les fresques des Mille, anonymes comme les dessins des enfants de Gurs collectés par Elsbeth Kasser « l’ange de Gurs », religieux comme la « Hagannah de Gurs 

De nombreuses œuvres sont visibles dans des collections privées, des fonds ou des musées. Leur transmission jusqu’à nous a eu parfois un aspect romanesque ou dramatique. Pour celles qui ont traversé le temps et se sont fait une place aujourd’hui sur le marché de l’art on peut se poser la question quel usage en faisons-nous ?

Cet art conçu dans les camps d’internement et directement inspiré de cet univers terrible a disparu ou il est tombé simplement dans l’oubli mais parfois il a pris une valeur marchande surprenante. Pourquoi et dans quelles circonstances ? Enfin, même si l’histoire ne se répète pas, la problématique des camps d’internement et de l’activité qui s’y déroule est d’actualité. Ainsi la vie et le destin de ces grands artistes interrogent un présent se nourrit de ce passé pas si lointain…

Pierre-Michel Vidal

Gurs : l’art derrière les barbelés (1939-1944) : les activités artistiques (sculpture, peinture, musique, artisanat) des internés au camp de Gurs. Auteur : Claude Laharie . Préface de Serge Karsfeld. Editions Atlantica.

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