Le Tétramorphe des arènes : L’HOMME, L’AIGLE, LE TAUREAU, LE LION.

4.4
(73)

 Marc, de sa paille, touilla les glaçons imbibés de liquide jaune :

– Pas terrible !

Jean semblait ailleurs, regardant les gens, sourire aux lèvres qui sortaient des arènes :

– Des oreilles à la pelle et des toros qui tombent…

– Mais tout le monde est content, ajouta Mathieu qui arrivait s’abriter du soleil brûlant sous la tonnelle et s’emparant d’une chaise :

– C’est la corrida moderne ! conclu, péremptoire, Luc. Etudiant en médecine, il faisait toujours court ; il voulait aller à l’essentiel. Malgré son ton cassant, il était sympa lui aussi.

Puis il y eut un bruit d’enfer. Le camion qui transportait les six carcasses tentait de traverser la foule massée derrière la porte du patio des caballos et le conducteur pressé de rentrer chez lui, klaxonnait comme un malade. Les bandas arrivèrent et y allaient de bon cœur à la grosse caisse. Bref on ne s’entendait plus… Le temps de la réflexion était venu.

Le vacarme cessa progressivement. Et les conversations reprirent.

Jean était de mauvais poil… Il n’avait pas de gourou et par conséquent il ne pouvait satisfaire à son inclinaison naturelle à devenir le disciple préféré. La pause naturelle de celui qui reçoit les faveurs du Maître et penche sa tête sur son épaule pour la postérité. Il n’y avait plus de maître d’ailleurs ou c’était des vieillards que plus personne n’écoutait. Amer :

-Voilà ce qu’ils en ont fait : un spectacle sans saveur ni odeur.

-Qui ? demandèrent-ils ensemble. Mais il n’y eut pas de réponse. Logiquement, comme il l’avait entendu autrefois, ils  renchérirent :

-Du combat que reste-t-il ? Commença Marc. Deux picotazos et le cheval rentre tranquillement à l’écurie pour prendre son picotin d’avoine…

Moins le picador pique, plus il est applaudi, ajouta Mathieu.

-Tu verras qu’un jour ils vont escamoter totalement le premier tiers, prédit Luc.

Jean avait son air absent. Il  partit dans une de ses tirades, longues et complexes, un peu -comment dire ?- ésotériques ; l’air absent, sur un ton un tantinet prophétique. Ses amis le connaissaient. Ils écoutaient sans moufter ces discours que d’aucuns auraient jugé prétentieux. Il venait d’obtenir son CAPES et il est vrai qu’il y avait chez lui un côté donneur de leçons. Mais ils étaient amis d’enfance. Du même quartier. De la même rue. Ils occupaient le même tendido depuis qu’ils avaient trois sous pour se le payer et ils faisaient partie de la même peña depuis leur adolescence. Ils avaient écumé toutes les grandes férias. Ils avaient fait Vic et Céret en camping-car et ils étaient même allés ensemble une fois à Mexico. Ils écoutaient Jean avec respect. Celui-ci entamait dans une longue déclamation. Il criait presque dans ces moments ; ses yeux étaient injectés de sang et il faisait des grands gestes. Les passants se demandaient quoi. Peut-être avait-il trop bu, après tout :

– Les Anciens, ils prétendent avoir tout inventé… Ils disent qu’en quelques années, en vingt ans à peine, ils ont réalisé ce que les Espagnols ont mis plus d’un siècle à construire et, d’un certain point de vue, c’est vrai. Nous avons nos « figuras ». Elles sont reconnues dans le monde entier. Elles ont triomphé partout et souvent nous sommes plus exigeants avec elles que les Espagnols ne le sont. Je ne parle pas des Sud-Américains. Là-bas, elles sont idolâtrées ! A bas les idolâtres ! Nous avons plus de vingt matadors d’alternative. Nous possédons la meilleure cuadra de caballos du monde. Et maintenant nos toros sont combattus de l’autre côté des Pyrénées. Nos subalternes sont estimés et même José Tomas les utilisent, sans parler de celui qui a fait une carrière mondiale avec Enrique Ponce. Nos picadors sont des stars. Ils raflent tous les prix, partout. Les télés espagnoles viennent filmer les corridas chez nous. Toutes les arènes, désormais, sont dirigées par des empresas françaises…  Partout on nous donne en exemple pour le sérieux de nos organisations, pour la qualité de notre aficion.

-Et pour nous ça change quoi ? Coupa Marc un peu excédé par ce prêchi-prêcha.

Ça change qu’ils l’ont fait, reprit Jean imperturbable  -il semblait inspiré. Et ce furent de dures batailles. Il fallut que certains sautent dans les arènes avec des banderoles, et les autres durent vendre serrures et verrous pour survivre et comme vous le savez, nul n’est prophète… 

Des activistes… trancha Mathieu qui adorait ramener les choses à la politique -il visait secrètement le concours de l’ENA. 

Oui, d’une certaine manière, reprit Jean. C’était un groupe de prosélytes. Des militants décidés. Ils prêteraient à rire aujourd’hui… mais cela se déroulait dans une autre époque. A chacun, il fallait une cause. Le monde changeait de base. Il y avait le combat contre la peine de mort, la lutte pour l’avortement, pour l’égalité des sexes. Le combat pour une tauromachie française s’inscrit dans ce contexte. Il participe de ce grand mouvement. Cette domination étrangère sur la tauromachie cela leur semblait inique. Cette xénophobie et la mainmise de quelques trusts inacceptable. Il fallait tirer la nappe. Et ils ont réussi : ils ont construit un véritable monde peuplé de gens d’ici : Ces professionnels, tu peux les rencontrer ici ; les croiser dans ta rue, les retrouver dans les bars de ton quartier. Comme des joueurs de foot de l’équipe locale. En vérité, en vérité, je vous le dis mes amis, les choses ont bien changé !

C’est ainsi que Jean parla. Et ils restèrent silencieux ces jeunes gens passionnés, ambitieux, plein d’énergie, amoureux du toro et de son combat. Obligés de se ranger à l’évidence  car les faits sont les faits.

– Que nous reste-t-il à nous ? demanda Luc à voix haute.

Et il y eut un long silence entre les quatre amis… Un blanc interminable… Que faire ? Lutter contre les antis ? Ils étaient tellement pitoyables que le combat semblait dérisoire et trop inégal. Se plaindre de la dérive commerciale ? Personne ne voudrait entendre. Exiger un toro plus fort ? Mais qui en voudrait ?

Mêlé aux effluves du Ricard, un léger parfum de déprime planait au-dessus d’eux.

Alors, elle passa devant eux : « La the nana ». Elle leur rappela vaguement un air que leurs « Vieux » leur serinaient autrefois…

La « the nana »
C’est dans la voix et dans le geste
La « the nana »
C’est the nana avec un zeste
La « the nana »
Quant à la jupe à ras l’ bonbon
La « the nana »
C’est pas compliqué mais c’est bon »

Ils se levèrent et la suivirent… « Jusqu’au bout de la nuit » comme ils disent aujourd’hui…

Pierre-Michel Vidal

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2 commentaires

  • Le climat d’anxiété systématique entretenu par les médias et repris ici une fois encore, favorise ce que le Figaro appelle: « La progression fulgurante des partis de droite nationaliste et radicale en Europe ». Il faut s’interroger sur les conséquences sociales et politiques de ces approches catastrophistes, pseudo-scientifiques qui remplissent en bout de ligne les hôpitaux psychiatriques de personnes en dépression ou en crises (graves souvent) d’angoisse. Non le monde n’est pas si noir. Il faut arrêter de désespérer Billancourt et au lieu d’être dans la plainte et de regarder le passé -il était forcément mieux car nous étions plus jeunes- il est nécessaire de se projeter dans un avenir éco responsable que la jeunesse fera, que l’on le veuille ou non, sans ces éternelles lamentations de Jérémie.

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