Dado à Pau

« Rien de ce qui est ne me satisfait. La nature est laide et je préfère les monstres de ma fantaisie à la trivialité positive ».

Beaudelaire

La semaine dernière je me suis inquiété de la faible place attribuée à la culture dans le Grand Débat. De nombreux observateurs en ont fait de même. Je persiste à penser qu’il y a là un manque essentiel qui n’est pas à la hauteur des promoteurs de cet échange qui se veut historique.  Mais sans doute me suis-je emballé un peu vite quand j’ai parlé, dans le même papier, de « désert culturel » à propos de Pau. Certains s’en sont plaints dans ces colonnes. Il faut savoir faire son autocritique : c’est le problème des formules elles sont souvent injustes et sommaires. Car même s’il y a beaucoup à dire sur les orientations données dans ce secteur essentiel pour une ville moderne, il y a tout de même des réussites et je veux en témoigner ici en évoquant l’exceptionnelle exposition « Dado de l’intime au mythe » présentée au musée de Pau en ce moment jusqu’au 2 avril.

Dado, un artiste peu connu du grand public mais largement consacré par ses pairs et recherché des amateurs d’art contemporain. Une exposition qui par le nombre d’œuvres présentées, leur importance, l’efficacité de leur mise en place comptera dans l’histoire des présentations du travail de l’artiste. Dado, Miograd Djuric, né au Monténégro en 1933 est mort à Pontoise en 2010. Il a été découvert par Jean Dubuffet « l’inventeur » de l’Art Brut et soutenu par le grand galeriste Daniel Cordier qui fut aussi le secrétaire de Jean Moulin. De l’Art Brut cela n’en est pas vraiment mais cela y fait penser fortement. Cela n’en est pas car tous les travaux présentés ici sont très construits et s’appuient sur une technique du dessin unique. On notera au passage que Dado travaillera avec le grand graveur d’Arzacq, Georges Visat, méconnu de ce Béarn où il passa ses dernières années, après avoir travaillé avec les plus grands artistes (Picasso, Matta, Max Enrst, Hans Bellmer, etc.)

« L’art c’est l’appropriation du réel » nous dit Louis Aragon et le monde de « Dado » n’est pas plaisant. Le personnage qui nous prend la main est débonnaire et sympathique mais ce qu’il nous montre ne l’est pas vraiment. Un univers marqué par la dureté des traits, le chaos des situations, la détresse de ceux qui n’ont rien. Et ce regard terrible, qui évoque parfois le Goya des « Malheurs de la Guerre », il le doit, dit-il, à la vision de ces clochards aperçus au petit matin rue de Seine à Paris. Des visages et des corps ravagés qu’il n’a pu oublier…

Dado : « Dans le chaos qu’est une grande ville, personnellement, je me suis trouvé complètement éclaté, déchiré. Je ne voyais plus rien, vraiment, je marchais dans la rue mais en pièces détachées, carrément. De la merde. Je pataugeais dans une espèce de merde, je ne voyais rien. » Daniel Cordier a parfaitement décrit cette vision :  » […] de la sérénité au-delà du désespoir […]. Un monde de catastrophes atomiques où le génie de quelques-uns n’aura servi qu’à corrompre et mutiler l’esprit de tous les autres. »

Evidemment il s’agit là d’une démarche qui va à l’encontre de celle de notre époque qui promeut une beauté glacée, une esthétique radieuse, une harmonie superficielle. Aurore Méchain directrice des musées de Pau nous le dit : «  Cet art qui nous renvoie à une réalité assez cruelle, celle des guerres, des déplacements, de l’arrachement des populations est un écho à notre société contemporaine ». Dado veut faire du laid le beau et ainsi il transgresse les lignes du bon goût, du « light » pour évoquer l’innommable. En ce sens, même si elle peut choquer ou plaire, c’est une exposition qui s’adresse à tous à condition de l’aborder sans préjugés. Aimer, ne pas aimer n’est pas la question ; la question est : que dit cet artiste sur le monde où nous vivons.

Le Musée des Beaux-Arts détient par ailleurs, les Palois ne le savent pas assez, des merveilles dans ses collections permanentes : le fameux « Bureau de Coton à la Nouvelle Orléans de Degas, mais aussi des œuvres de Goya, Le Gréco, Breughel de Velours, des Lhote, des Marquet, Delacroix et autres trésors moins connus mais précieux. Il va désormais s’agrandir : l’ancienne bibliothèque municipale sera rénovée et consacrée pour partie à l’Ecole Supérieur des Arts. L’architecte Palois François Lathelize a conservé fort judicieusement le caractère « art déco » des deux bâtiments qui seront reliés par une vague en verre coloré. Le square Lafond sera consacré à l’exposition de sculptures. Fin des travaux 2019 et coût annoncé (on va me le demander !) : 4 millions 6 d’euros. C’est un beau projet.

Si on accueille, dans cette structure nouvelle, des expositions de la qualité de « Dado de l’intime au mythe » même les plus économes devraient en convenir : l’effort en vaut la peine.

Pierre Michel Vidal

Photo : « Dado, de l’intime au mythe » © Capture d’image France 3/Culturebox

La culture, supplément d’âme ?

“Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures.”

Proverbe africain.

Il devient difficile de s’exprimer sans être qualifié de pour ou contre et subir de violentes interpellations, blessantes, même pour ceux qui ont le cuir tanné. On ne peut désormais être observateur sans être pointé comme critique et critique sans être accusé de destructeur. Ce n’est pas le signe d’une démocratie en forme ni apaisée. La pensée unique règne et « les chiens de garde » comme disait Paul Nizan sont là pour faire observer une sorte police de l’esprit. La tolérance nous abandonne et la raison fait place à la passion.

Voilà un phénomène récent, comme est nouveau la montée de la droite dure en Europe et de celle de l’antisémitisme. La corrélation entre les deux n’est pas surprenante car la Communauté Européenne s’est fondée sur le rejet de la Shoah, ce massacre de masse, cette tentative d’élimination d’un peuple, unique dans l’histoire de l’humanité. Il ne s’agit pas « un détail de l’histoire » mais au contraire d’une rupture profonde d’un processus historique. Il a légitimé la construction européenne, même si cette construction est loin d’être parfaite.

Dans ce débat violent, les Gilets Jaunes, avant leur dérive pitoyable, ont eu le mérite de mettre le doigt sur l’urgence sociale à laquelle le pouvoir a apporté une réponse quantitative plus que structurelle. Le Grand Débat, lui, a été un exercice talentueux du Président de la République qui tient plus de la communication que de l’échange espéré. Il est aussi question de « transition écologique » qui a trouvé une nouvelle icône : Greta Thunberg, 16 ans. Chaque vendredi depuis des mois elle proteste devant le parlement suédois suivie par quelques adolescents. Ce mouvement évoque vaguement cette « croisade des enfants » qui en 1212, dans un élan millénariste, voulut partir à la conquête de Jérusalem ; aventure qui se termina en échec sanglant.

Dans cette abondance, il est une question essentielle passée à la trappe, aussi bien sur le plan national que sur le plan local, celle de la culture : sa diffusion, le statut des créateurs, son économie. Le ministre titulaire est inexistant (qui connaît son nom ?)  et la rue de Valois est devenue une sinécure. Elle a pourtant été un lieu prestigieux, avec de brillants prédécesseurs : André Malraux, Jacques Duhamel, Jack Lang, Frédéric Mitterrand pour n’en citer que les plus célèbres.

Le président Macron avait fait de la culture un des piliers de sa campagne et émis comme promesse le « pass-culture » pour les jeunes. Qu’est devenu cet engagement séduisant ? Et l’Europe, tant critiquée par ailleurs, n’a-t-elle pas fait l’unanimité avec le programme Erasmus ? Ces échanges entre jeunes européens gentiment moqués par Cédric Klapisch dans « L’auberge Espagnole ». L’homme ne vit pas que de pain faut-il le rappeler ?

Pau de son côté est devenu une sorte de désert culturel. Le relais du centre-ville abandonné du public a été pris par les salles périphériques, un temps critiquées à tort. Un exemple : l’Atelier du Neez de Jurançon une salle à la jauge ajustée et à la programmation adaptée qui se remplit régulièrement. Preuve qu’une demande existe sur le plan local comme sur le plan national en faveur du spectacle vivant. Nous ne parlons pas des grosses machines, soutenues par les médias, qui remplissent le « Zénith » sans effort… Pour prendre un autre exemple on avait évoqué la possibilité de transformer la Halle de la Sernam située à côté de la gare, en centre de musique moderne. Belle idée, dans un lieu parfait, inutilisé, pour un coût réduit, sans gêne pour le voisinage qui serait plébiscitée par la jeunesse. Où en est-on ?

La culture qui relie les hommes plutôt que les diviser, qui porte à la réflexion plus qu’au déchaînement des passions, qui pousse à la quête de la beauté et de l’harmonie, à l’apaisement et à l’exaltation de la pensée, est devenue la grande oubliée des débats (ne faut-il pas dire de nos divisions) qui nuisent à notre présent et hypothèquent notre avenir.

 

Pierre Michel Vidal

Photo: alamy stock photo

 

Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne

« En entendant les cris des oies du Capitole depuis sa maison, Marcus Manlius Capitolinus, en 390 avant J.C., partit à l’assaut des Gaulois qui tentaient d’envahir discrètement la colline et, ainsi, sauva Rome. Manlius fut couvert d’honneurs. Cependant, il fut peu après accusé de tenter de se faire sacrer roi et fut jeté de la roche Tarpéienne ». (Wilkipedia)

Les images du Grand Débat reprise en direct par les trois chaînes d’information continue sont-elles convaincantes ? Rarement en tout cas un débat aura eu dans notre pays un aussi grand écho et selon ses promoteurs une participation aussi massive. Ainsi les Français se désintéresseraient du scrutin européen –puisqu’ ils sont à peine 50% à vouloir y participer, selon les sondages- préférant cet exercice de « démocratie directe »… C’est inquiétant pour la démocratie représentative et pour le système électoral en place pour ces élections européennes : la proportionnelle, réclamée à cor et à cri par ailleurs, notamment dans le Grand Débat. Notre pays, passionné par la politique, est plongé dans le paradoxe… on veut débattre mais on ne vote plus ; dans ce contexte, le Grand Débat recueille la parole des élus vilipendés par ailleurs.

On voit le Président, sur ces images télévisées, en bras de chemise, passionné, investi. Il a réponse à tout même s’il oublie parfois les questions. L’accueil est bon. Il est souvent ovationné… ovationné au Grand Débat mais hué dans les défilés du samedi, parfois par les mêmes. C’est un dur métier que la politique…

Tout baigne désormais pour ses fidèles, Jupiter est revenu sur terre, il s’est mué en Apollon et le charme, un temps rompu, fonctionne à nouveau. C’est reparti pour un tour. S’agit-il de méthode Coué ? D’une vague impression  ? Ou d’un lien durable renoué avec le pays ? Faudra-t-il décompter le temps de parole du président et des élus de la REM et du Modem du quota du à chaque formation politique que le CSA fait respecter ? Sommes-nous entrés dans la campagne électorale ? La majorité des participants à ce Grand Débat sont-ils acquis d’avance ? La jeunesse est-elle là et sinon où est-elle ? Tout cet énorme barnum dispendieux et énergivore débouchera sur quoi puisque le Président l’a indiqué par avance il ne changera pas de politique ?

La communication est une donnée essentielle de la politique. Macron/Jupiter ce n’était surement pas le bon concept et il a bien fallu que l’homme descende de son nuage face à une dure contestation, violemment réprimée -Jupiter manie la foudre. Féru d’histoire, le Président sait bien que « le parti de l’ordre » l’emporte toujours dans notre république -les Gilets Jaunes feraient bien de le méditer avant de poursuivre leur dérive. S’agit-il avec le Grand Débat de contribuer à une sorte de repositionnement, de montrer un Président proche des gens dorénavant, à l’écoute des malheurs des uns et des autres ? Un Président qui ne se départirait pas de son rôle de « sachant », à la main dure mais capable de câliner.

Le Grand Débat se résumerait alors, bien que l’on s’en défende du côté de ses organisateurs, à une opération cosmétique, au « relooking » présidentiel, passant à côté de la demande réelle. Notre pays –privilégié, si on se place sur le plan mondial- est en pleine interrogation : comment conserver nos avantages sans souffrir ? Garder un système social équivalent en payant moins d’impôts, par exemple ?  La pression sur les salaires décourage-t-elle l’appétence pour le travail ? Le travail manuel devrait-il être mieux payé ? Une revalorisation du SMIC est-elle possible ? Les hausses de rémunérations s’adressent-elles uniquement aux salaires les plus élevés ? Comment motiver les chômeurs, alors ? L’impératif environnemental doit-il reposer sur les épaules les plus fragiles ? Doit-on, au contraire, en faire porter le poids sur les plus costauds ? Et d’ailleurs est-il un véritable impératif ou une nouvelle toquade médiatique ? Quid du ruissellement annoncé dont on attend les effets ? A toutes ces questions et à celle plus brûlante encore de l’accueil des migrants que peut-on attendre du Grand Débat ?

Poser la question c’est y répondre et rares sont ceux qui se font des illusions… La forme même est en cause : « nous voulions parler, échanger, nous n’avions pas besoin de leçons. Nous voulions passer pour une fois de la verticalité à l’horizontalité et cette démarche qui aurait été nouvelle nous a été confisquée ». Nous avons, avec ce Grand Débat, un nouvel exposé de la vulgate macronienne dans sa version douce.

Bravo l’artiste ! On évoquera un nouveau tour de force, un exploit inattendu, mais les sommets sont souvent inhospitaliers et il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne.

Pierre Michel Vidal

Photo  shutterstock

Une ferme au Salon

graphique

« Et pleine d’un bétail magnifique, l’étable,
A main gauche, près des fumiers étagés haut,
Volets fermés, dormait d’un pesant sommeil chaud,
Sous les rayons serrés d’un soleil irritable ».

L’étable Emile Verhaeren.

Voici venu le temps du salon de l’agriculture, grand-messe annuelle sur laquelle un regard apaisé est censé se poser. La dérive des continents, celle qui éloigne toujours plus les ruraux des urbains, les jeunes des vieux et les branchés des ringards se ralentit pour quelques jours. Les journaux télévisés viennent filmer cet énorme taureau, les mamelles prodigieuses de telles vaches ; les porcs noirs, fierté gasconne, seront médaillés avant d’être débités en saucisson goûteux et personne n’y trouvera à redire. La France, en pleine crise de schizophrénie, va se réconcilier avec ses racines et, même le président, si éloigné de ce monde, coupera le ruban de cette manifestation consensuelle. Dans les allées, il ne fera jamais aussi bien que Chirac qui savait taper sur le cul des vaches et lever le coude avec bonheur…

Cette ferme au salon n’est que théâtre car le ressentiment des urbains, vis-à-vis des ruraux n’a jamais été aussi fort. La question de la sécurité alimentaire ne s’apprécie plus du point de vue quantitatif mais qualitatif -un luxe si on se place du point de vue de la planète. Ainsi la vague du bio oblige les producteurs à se remettre en question et après qu’ils aient reçu pour mission de nourrir la planète, ils doivent aujourd’hui produire moins mais mieux, avec pour conséquence des changements complets dans l’organisation des productions mais aussi dans leur vie quotidienne. Ces efforts ne sont ni compris ni encouragés par la collectivité dans son ensemble embarquée par ailleurs dans une course au progrès qu’elle ne peut maîtriser.

Le ressentiment à l’égard des ruraux, des éleveurs en particulier, s’exprime de manière souvent violente par la voix des militants animalistes, anti-viande, végans notamment puissamment relayés par les médias comme le montre le graphique qui illustre ces quelques lignes*. Il est dû au chercheur anthropologue Eddy Fougier dans son récent ouvrage « La contestation animaliste radicale », Fondapol, 2019. Il commente ces chiffres ainsi : « La dérégulation récente du marché de l’information a aussi joué un rôle majeur : les réseaux sociaux ou les plateformes de vidéos en ligne ont donné une grande visibilité au discours et surtout aux vidéos postées par ces mouvements. Or, on le sait, ce nouveau marché de l’information donne une prime aux individus et aux groupes les plus déterminés, et souvent les plus radicaux et caricaturaux ». Eddy Fougier ajoute : « Cette contestation animaliste radicale se caractérise tout d’abord par plusieurs formes de ruptures par rapport aux associations traditionnelles de protection animale avec une radicalisation de leurs propos et de leurs images, de leur vision (qui est de nature abolitionniste, par rapport à l’élevage ou à la corrida) et de leurs modes opératoires (qui favorisent souvent des actions directes au-delà des campagnes classiques d’information et de sensibilisation). En outre, les franges animalistes les plus radicales ont souvent recouru à des actions violentes visant les biens, voire dans certains cas les personnes, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis à un point tel que certains groupes ont été assimilés outre-Atlantique à des organisations terroristes ».

« Le Monde » de samedi revient sur ce hiatus entre  les exigences nouvelles des urbains et le monde rural citant la Confédération paysanne. Elle a mis en ligne sur son site un livre intitulé « Paroles paysannes sur les relations humain-animal : plaidoyer pour l’élevage paysan » (…) « Alors que certains plaident pour des lundis verts, la Confédération paysanne, face aux violentes attaques des mouvements anti-élevage comme L214, a mené un travail de longue haleine pour libérer la parole paysanne ». Ainsi ce témoignage de Fanny Métrat, éleveuse de brebis en Ardèche :  « Quand on nous traite de meurtriers parce que nous abattons nos bêtes, d’esclavagistes parce que nous persévérons dans la domestication, qu’on nous dit que les loups ont plus le droit que nous de vivre dans les montagnes, après la stupéfaction viennent la colère et le désarroi et c’est très lourd à porter ». Elle souligne : « la déconnexion de plus en plus grande en Occident avec la terre, les bêtes et l’acte de production, mais aussi avec la nature et la mort ».

Mme Gassiloud de la FNSEA qui fut récemment violemment prise à partie par le mouvement « Viande Abolition » estime, toujours dans « le Monde », qu’« en coulisse se joue le lobbying des industriels de la viande propre, celle sur laquelle on fait une marge facile». C’est le cas, selon elle, de l’entreprise Poulehouse, à l’origine de l’initiative « L’œuf qui ne tue pas la poule », qui propose « une retraite » aux poules moyennant un prix de vente des œufs à 6 euros les six. Il y a donc bien de puissants intérêts commerciaux qui supportent le discours anti-élevage. Les mêmes, qui dans nos pays développés, a donné une place inédite aux animaux de compagnie comme le montre l’espace qui est leur est consacré dans les grandes-surfaces.

Qui se souvient du « pèle-porc » ? Ça n’est pas si loin pourtant et la plupart des générations qui nous ont précédés mettaient la main à ce qui était une sorte de rite, un rendez-vous familial, une fête païenne et rigolarde. Les considérations morales sont désormais vaines dans un domaine où la passion l’emporte sur la raison. On nous explique qu’il est temps d’agir pour une agriculture « propre », une « transition agricole ». C’est vrai, sans doute, puisqu’on nous le martèle ; mais qui en paiera le prix ? Le consommateur et/ou le producteur ?

Pierre Vidal

*Illustration extraite du livre « La contestation animaliste radicale », Eddy Fougier, Fondapol, 2019. L214, de son nom complet L214 éthique et animaux, est une association à but non lucratif française fondée en 2008 qui défend la cause végane et les droits des animaux . (Wilkipedia)

« Banalité du mal »*

 » À l’heure actuelle, mon avis est que le mal n’est jamais “radical”, qu’il est seulement extrême, et qu’il ne possède ni profondeur, ni dimension démoniaque. Il peut tout envahir et ravager le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon. Il “défie la pensée”, comme je l’ai dit, parce que la pensée essaie d’atteindre à la profondeur, de toucher aux racines, et du moment qu’elle s’occupe du mal, elle est frustrée parce qu’elle ne trouve rien. C’est là sa “banalité”. »  Hanna Arendt « lettre à Scholem du 24 juillet 1963 »

L’agression dont Alain Finkielkraut a fait l’objet samedi à Paris est une horreur, une tâche morale qui achève de discréditer les Gilets Jaunes qui, après avoir défendu des objectifs honorables, soutenus par Finkielkraut lui-même, obtenu pas moins de dix milliards d’euros et fait plier les sacro-saintes règles européennes en dépassant les 3% de déficit budgétaire, auraient dû rentrer sagement à la maison légitimement fier d’un succès conséquent. Manipulation ? Naïveté ?  Irresponsabilité ? Les GJ ont persisté, accumulant des revendications absurdes et des attitudes scandaleuses.

Ainsi Alain Finkielkraut, écrivain, académicien et animateur d’une excellente émission de Radio le samedi matin sur France Culture a été molesté et traité, entre autre, de « sale juif » lorsqu’il sortait de chez lui. La scène véritablement haineuse étant filmée, les faits ne peuvent pas être contestés. Il n’aurait pas dû sortir, c’était de la provocation ont expliqué, après coup, certains « beaux » esprits. Parmi ceux qui relativisent cette inacceptable agression des personnes connues, de gauche, d’extrême gauche ou proches des milieux indigénistes, comme Jean-Pierre Mignard, Thomas Guénolé, Aude Lancelin ou Yassine Bellatar. Citons par exemple ce tweet de Thomas Guénolé de la France Insoumise : « Cela fait des années qu’Alain #Finkielkraut répand la haine en France. Contre les jeunes de banlieue. Contre les musulmans. Contre l’Education nationale. Etc. L’insulter, comme insulter quiconque, est condamnable. Mais le plaindre, certainement pas ». C’est ce que l’on appelle banaliser l’affaire car il ne s’agit pas d’insultes mais de menaces physiques et morales qui à travers une personne visent une communauté, compte tenu de l’Histoire de cette communauté ça n’est pas neutre. Le tweet de l’avocat Mignard familier de François Hollande, est du même tonneau : « Alain Finkielkraut se fait huer lors de sa présence le long du cortège GJ. On s’émeut sur les plateaux. Bon d’accord mais il n’a pas été, et heureusement frappé. Ce qui aurait tout changé. Là il doit être content. Il le cherchait. On l’avait oublié. C’est réparé ». Et celui de Yassine Belatar, humoriste proche d’Emmanuel Macron : « Durant une semaine voire plus, tous les médias parleront de cet acte pour faire l’amalgame entre musulmans et ces abrutis. Évidemment personne ne sera en face pour expliquer le contraire et vous serez chez vous en train de chialer.#Finkelkraut a tellement fait de mal… »

Nous avons dénoncé ici même, il y a peu, (https://alternatives-pyrenees.com/2019/01/27/noublier-jamais/ ) le cancer de l’antisémitisme, maladie latente de notre société, ancienne et bien incrustée, qui ressort brutalement et menace la cohésion sociale ; la République. Pas d’excuses donc, tolérance zéro ! La manifestation prévue mardi soir à Pau devrait rassembler très largement tous les courants de pensées et toutes les sensibilités politiques. Tout le monde en conviendra, même si on ne partage pas ses idées, Finkielkraut ne répand pas la haine en France. Lors d’une récente émission sur France Culture il a reçu par exemple, avec empathie, Régis Debré au parcours si différent du sien. On ne peut donc pas le taxer d’intolérance et même si… cela ne justifierait en rien ces actes immondes.

La réaction du maire de Pau François Bayrou dans  La république de ce lundi est pleine de bon sens : « Face à la haine antisémite, le visage d’Alain Finkielkrault était à soi seul un acte de résistance. Comme est un acte de résistance sa déclaration : ‘J’ai ressenti la haine absolue… Je ne porterai pas plainte… Ma position, c’est de comprendre…’ »

Que dit l’agressé, des violences qu’il a subies (in le Figaro de ce lundi) : « Nous ne vivons pas le retour des années 30. C’est à un nouveau type d’antisémitisme que nous devons faire face. Ce sont des gens qui ont crié “Palestine”, qui m’ont traité de sioniste. Il y en a un avec une légère barbe qui me dit “Dieu va te punir”: ça n’est pas tout à fait le langage de l’extrême droite, c’est même la rhétorique islamiste. Peut-être y a-t-il des gens d’extrême droite qui s’accrochent aux wagons, comme des soraliens (proches de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral, NDLR), qui rêvent d’agréger une France black-blanc-beur autour de la haine des Juifs. C’est la version hideuse de la convergence des luttes.»

Observateur perspicace des évolutions sociétales et pour cela durement attaqué, le philosophe nous livre ainsi une clé de cette brutale résurgence qui non seulement nous bouleverse mais donne aussi une image calamiteuse de notre pays. C’est bien de défiler, d’envoyer des tweets rageurs mais il faut d’abord comprendre d’où vient cette poussée de haine du juif, sinon nous allons droit dans le mur. Cessons les atermoiements : à la question y-a-t’il un lien entre antisémitisme et antisionisme ? La réponse est oui. L’ « islamogauchisme » favorise-t-il ces actes odieux ? La réponse est oui également. Les faits sont les faits.

Pierre Vidal

 

*« Banalité du mal » concept élaboré par la grande philosophe juive d’origine Allemande, réfugiée aux Etats Unis, Hanna Arendt qui passa plusieurs mois enfermée dans le camp de Gurs.

Photo : cercledesvolontaires.fr

 

Pas de train sans contrôleur

Un p’tit train s’en va dans la campagne
Un p’tit train s’en va de bon matin
On le voit filer vers la montagne
Tchi tchi fou tchi tchi fou
Pleins d’entrain… 

André Claveau.

Des trains sans contrôleurs c’est ce qui nous attend, sur les lignes dites secondaires ; celles qui concernent quotidiennement une grande partie d’entre nous. Cette décision imminente de la SNCF (on parle du mois de mars) est critiquée par le personnel, elle l’est aussi par de nombreux voyageurs et c’est assez naturel. Le monde change certes, et la machine est censée remplacer le contact avec l’être humain, c’est l’ère numérique qui, annoncée comme un facteur de progrès est en réalité, pour beaucoup –et notamment les plus âgés qui prennent en priorité les transports collectifs- , un casse-tête supplémentaire.

Ainsi, vous l’ignorez peut-être, mais il y a une station, un arrêt plutôt, à la Croix du Prince pour la rame qui va de Pau Gare jusqu’à Bedous désormais. On ne dira jamais assez l’intérêt de cette ligne qui réduit la circulation sur une route dangereuse et déjà très embouteillée. Elle sert cette proximité qui est réclamée par de nombreux de nos concitoyens et participe au désenclavement du monde rural. Une rame confortable, ponctuelle qui semble considérablement fréquentée entre Pau et Oloron en tout cas.

Donc si vous montez dans le train à la Croix du Prince vous ne pouvez pas acheter votre billet sur place car il n’y a pas de distributeurs. Si vous avez acheté une carte de réduction senior, vous ne trouverez pas cette réduction sur page horaire de la SNCF pour prendre le billet à l’avance –elle existe paraît-il mais personne ne la trouve ni n’est capable de la montrer pas même le personnel SNCF. Ainsi si vous arrivez au dernier moment sans billet vous serez obligé d’aller voir le contrôleur, comme vous en avez le droit pour quelques jours encore. Ainsi vous vous signalez auprès de lui et celui-ci vous  fait un billet au prix normal, dans le train. Tout se passe bien ; dans la courtoisie. Les contrôleurs sont assez vigilants pour éviter les infractions. Donc vous descendez à Buzy, par exemple. Au retour, après avoir passé la journée avec votre copain agriculteur, il n’y a pas non plus de moyens d’acheter de billets à cette halte bien commode comme il n’y en a aucun distributeur sur la ligne entre Pau et Bedous sauf à la gare d’Oloron. Rebelote : vous vous signalez dans le train et le contrôleur vous fait un « titre de transport ». Pas de problème donc.

Eh bien, prendre son billet dans le train, ce misérable confort, ne sera plus possible à partir du mois de mars prochain. En montant dans le train sans billet vous vous exposerez à une amende sérieuse. Ainsi le prix du trajet entre Pau et Bedous passera pour vous de 11 à 19 euros. Vous serez présumés coupable d’une grave infraction (voleur en quelque sorte) et, avant même de vous déclarer au contrôleur s’il y en a un par hasard, vous serez considéré comme délinquant, coupable. Pas moyen d’échapper à cette sanction puisque les machines seront paramétrées à cet effet. Si vous persistez à monter sans billet, vous vous exposez à un contrôle à l’arrivée ; ces contrôles seront multipliés dit-on.

Entre Pau et Bedous, dans le train, la vie est un long fleuve tranquille : les paysages sont magnifiques et les voyageurs sympas. Mais ça n’est pas toujours le cas dans les TER. Les témoignages indiquent que sur la ligne Pessac-Arcachon où on expérimente l’absence de contrôleurs, les incivilités se multiplient et les voyageurs les plus fidèles et notamment les plus âgés sont régulièrement ennuyés. On signale par ailleurs que le 23 janvier dernier un accident de voiture a eu lieu entre Bayonne et Hendaye, le 16 janvier une tentative d’agression s’est déroulée entre Pau et Oloron, le 14 décembre 2018 des menaces de mort ont été proférées entre Dax et Ondres et le 10 décembre 2018 entre Dax et Biarritz un conducteur de train a fait un malaise. Tout cela désormais sera signalé par les voyageurs eux-mêmes sur une plateforme téléphonique ou par SMS. A cette invitation de la direction de la SNCF on se demande quelle sera la réponse et les moyens mis en œuvre pour intervenir s’il n’y a plus de contrôleurs et si le conducteur a un malaise : c’est le film catastrophe. Y’a-t-il un pilote dans le train ?

« Pas de train sans contrôleurs » cela devrait être le mot d’ordre des voyageurs pour leur confort comme pour leur sécurité.  Pour ce qui concerne les TER on peut encore écrire au Conseil Régional Nouvelle Aquitain, 14 rue François de Sourdis, 33077 Bordeaux  ou écrire aux élus responsables renaud.lagrave@nouvelle-aquitaine.fr ou alain.rousset@nouvelle-aquitaine.fr ou encore signer la pétition Internet Change.org PasDeTrainSansControleur.

Pierre Vidal

 

Photo Rue89 Bordeaux

 

« Novlangue »

« Du passé, faisons table rase
Foule esclave debout, debout »

Eugène Pottier 

Bernard Pivot sur son compte tweeter le 26 janvier : « Pétition signée de nombreux écrivains et journalistes contre l’utilisation de l’anglais par le Salon … du Livre de Paris ! «  Le live… Young Adult…Bookroom…Photobooth… » Incroyable! Je signe aussi. »

C’est la novlangue* qui s’adresse désormais aux citoyens, citoyenn.es. L’exemple vient de haut ainsi le premier ministre Edouard Philippe dans un tweet du 31 janvier dénonce le « surpackaging » ( ?) et Emmanuel Macron le lendemain, toujours sur tweeter, annonce trois principes pour le « Sea Watch 3 » (re ?).

Sont entrés dans les conversations quotidiennes et le langage commun, ces barbarismes : hashtag, threat, le live, la start up (… « Nation France »; une rengaine macroniste), btw, LDB, lgtb, fake news (ce dernier a un grand succès), flashballs, les holovans (?), le frexit, mes followers (ils sont 2500…), reporting (il est incomplet, ici), mon facebook, mes instagrams,  je te like, ulpoader, mi-geek, entièrement queer, backup (mieux que backroom), bandwidth, cookie (c’est pas du gâteau !), data, desktop, digital, download, FAQ (frequently asked questions), folder, keyboard, login, link, malaware (à fuir), network, process, router (pour routeur), booster (on en a tous besoin !), trailer (pour bande annonce), ma story (elle passionne tout le monde !), URL, branding, site Web, buisness-plan, design, Happiness Engineers (c’est un métier !), blogueur, bourgeoisie cool qui se décoolifie (cf. « Histoire de ta bêtise » de François Bégaudeau), punk, search marketing, success story, think-thank (lieux où l’on pense la modernité), taxer les GAFA, écouter de la house, se faire un blockbuster, attendre le Black Friday, lire la newsletter (d’Alternatives Pyrénées), aimer le Street Art et la World Music, cluster (numérique), être biker ou jeeper… J’en passe et des meilleurs de ce jargon à la mode qui donne un statut à ceux qui le manient avec ostentation au nom de l’inéluctable modernité et qui fait partie du « grand débat ».

Dans le même ordre d’idée, sont entrés dans le politiquement incorrect et par conséquent difficiles à évoquer en public et a fortiori très risqués à mettre sur la table des dîners élégants, les thèmes suivants : la viande, le climato- scepticisme, la chasse (c’est le pire !), la pêche, la corrida, le gaz de schiste, la ruralité dans son ensemble, le salaire des enseignants, les fonctionnaires (trop nombreux !), l’immigration (une menace plutôt qu’une chance), la limitation de vitesse, le nucléaire (comme source d’énergie), l’élevage industriel, les vaccins (dangereux), les avantages acquis, les syndicats (tous pourris !), les hommes politiques (indéfendables), « Plus belle la vie » (c’est ringard), les ronds-points, le jaune, les gilets, les patrons, la tolérance (il y a des maisons pour ça !), la Russie, Trump, Erdogan, Maduro, Mélenchon ou Wauquiez, Zemmour, Carlos Gohsn et localement Jean Lassalle (vous êtes sûr de votre effet si vous évoquez le maire Lourdios).

Par contre, sont bien vus : l’animalisme et pour les plus cultivés l’anti-spécisme, le végétalisme (mode récente), le trans-humanisme (on va vivre tous vieux !), le cosmopolitisme (cf. « Trois utopies contemporaines» de Francis Wolf), l’alimentation végan, la protection des baleines, des dauphins, l’interdiction des filets pélagiques, la couche d’ozone, la fonte des glaciers et de la banquise, la médecine chinoise ( c’est l’avenir), les voitures électriques, le golf, le yoga ou le pilates, le communautarisme et les minorités (raciales ou sexuelles) dans leur ensemble, les créateurs de petites entreprises, les ONG, le foot (quand la France gagne !), les circuits courts, le bio, l’apithérapie (se soigner grâce au miel), les certifications, l’écriture inclusive, l’allongement de la durée du travail, Nicolas Hulot, Jean-Louis Borloo (il avait raison trop tôt), Jean-Jacques Goldman ( ?), Thomas Pesquet, Juan Guaido, André Glukcsman et « place publique », les activistes environnementaux, la destruction de la planète et la fin du monde programmée, la croissance verte, la transition énergétique, la prime de Noël, les crèches (de Noël), le voile islamique, la laïcité (elle a fait son temps !), la loi anticasseurs, l’interdiction des vaccins, Netflix.**

Comme le déplore Jupiter, notre nouveau César, il existe des « gaulois réfractaires » à la modernité. Ces irréductibles pratiquent la battue aux sangliers puis versent des flots de cervoise lors des banquets où rôtissent les bêtes noires. Au cours de ces agapes, ils préfèrent les gauloiseries à la « novlangue ». Leur potion magique c’est le lien (social) qui les unit, les amis qui ne sont pas virtuels, mais de chair et d’os et munis de solides épaules sur lesquelles on peut compter.

Au fait, comment dit-on village gaulois en « novlangue » ?

 

Pierre Vidal

*La novlangue (ou le) a été inventée par George Orwell dans son livre prophétique « 1894 » : « La novlangue était destinée, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but ».

**Toutes ces listes sont subjectives et non exhaustives.

 

Au Mélies de Pau : « Un berger et deux perchés à l’Elysée ? »

berger « Un berger et deux perchés à l’Elysées ? », le film qui retrace la campagne de Jean Lassalle aux dernières élections présidentielles est actuellement diffusé au Mélies de Pau comme il l’est aussi à Tarbes. Cette sortie cinéma d’un documentaire complètement décalé, réalisé avec des moyens très réduits, auquel peu croyaient –ni l’establishment politique et encore moins les professionnels traditionnels du  cinéma- est en soi un exploit. Il est dû à la ténacité des deux réalisateurs Pierre Carles et Philippe Lespinasse. Son succès, inattendu pour beaucoup de bons esprits formatés, est fondé en premier lieu sur le héros de ce « road movie » inédit qui crève l’écran et qui donne tout son cachet à cet Ovni cinématographique. Démarche paradoxale mais aussi amusante, où l’on retrouve un « petit » candidat chaleureux et enthousiaste, qui détonne dans un monde politique médiocre, standardisé et désespérant ferraillant avec ses adversaires et un univers médiatique impitoyable à son égard.

Le film néanmoins a ses limites. Elles tiennent aux partis pris des deux réalisateurs qui, se mettant en scène, veulent absolument faire rentrer le berger de Lourdios-Ichère dans des cases préétablies qui leur appartiennent mais qui ne correspondent pas au personnage. Pierre Carles et Philippe Lespinasse le disent avec honnêteté : leurs conseils ne seront jamais écoutés et c’est tant mieux. Car Lassalle est inclassable, car même s’il peut avoir comme ami André Chassaigne le brillant député communiste ou une proximité ponctuelle avec le candidat trotstkiste –NPA- Philippe Poutou, il ne se range dans aucun camps si ce n’est le sien. Il vient de refuser de participer à la liste du PC pour les prochaines élections européennes. Avant-lui, Emmanuel Maffre-Beaugé, un autre paysan inclassable, chrétien pratiquant, vigneron du Languedoc en colère, avait accepté de se placer sur la liste communiste où il avait été élu largement. Mais les temps ont changé et la voie de Lassalle est différente, ses objectifs autres. Il fera sa liste…

Lassalle n’est pas ce crypto gauchiste qui s’ignorerait comme l’avait cru un peu vite les deux réalisateurs. Espéraient-ils le manipuler et l’amener sur cette voie ? De ce point de vue ils ont échoué et le film d’ailleurs se termine par l’aveu de leur déception. Leur propos, le film pâtit un peu de ce parti pris récurrent qui les conduit jusqu’à plusieurs explications sévères mais vaines avec le montagnard têtu que rien n’ébranle troquant alors sa bonhomie pour une rudesse insoupçonnée. Nous ne dirons pas les raisons de ces « fâcheries » pour ne pas nuire à l’intrigue ; disons qu’elles ont un caractère moral et qu’elles peuvent troubler. Leurs mises en scènes montrent l’ambiguïté d’un personnage dont la naïveté troublante peut être « contre-productive » mais qui est assumée.

En fait, dans ce film et c’est ce qui en fait l’intérêt, la saveur, Lassalle fait du Lassalle et rien ne l’en empêche, pas même les considérations tactiques. Il ne se laisse pas enfermer dans un système politique. Il a compris la grande loi de la communication : avant toute chose, il faut être soi-même.

La question des moyens, il en faut pour se lancer dans une aventure politique de cet acabit, ne le préoccupe pas : il y croit c’est tout. Il y a une sorte de discours messianiste chez le Béarnais. Un constat que personne ne peut discuter : celui de la destruction du lien social, de l’urgence à reconstruire un monde plus juste. Le comment n’est pas son problème ; son problème c’est la prise de conscience de la dégradation de notre société. Lui se situe dans l’action, dans le verbe qu’il porte haut en bon Gascon et dans le symbole, le geste qui touche plus que de pénibles explications ce fut le cas récemment lors du port de son gilet jaune à l’Assemblée Nationale durement sanctionné.

Enfin et peut-être surtout, Jean Lassalle devient le porte-parole d’une France rurale maltraitée, reniée par des élites méprisantes mais dont nous nous sentons tous plus ou moins les fils et dont les valeurs nous touchent dans ce que nous avons de plus intimes : nos racines. Le film illustre bien cet enracinement rural, pyrénéen : sa ferme, ses brebis, ses chevaux, son fromage, les amis qui montent les pistes en 4×4, la tronçonneuse en panne… La beauté de la montagne, la nôtre, très présente, donne une dimension esthétique à l’ensemble et le vol de l’aigle royal sur le col d’ Iraty vaut bien que l’on interrompe une discussion politique fusse-t-elle cruciale.

Pierre Michel Vidal

N’oublier, jamais !

Photo de déportés derrière les barbelés prise en 1945 au moment de la libération du camp de concentration d’Auschwitz en Pologne où des millions de juifs furent exterminés par les nazis durant la deuxième guerre mondiale. // A picture of inmates behind barbed wire taken in 1945 when the concentration camp of Auschwitz was liberated in Poland where millions of Jewish deportees were exterminated by nazis during World War II.

 

« Ils n´arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux
Ils essaient d´oublier, étonnés qu´à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues ».

Jean Ferrat « Nuit et Brouillard »

 

Nous célébrons ce dimanche la « Journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité ».  Comme le précise le site dédié à cette journée « La France a retenu la date du 27 janvier, anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, pour cette journée de la mémoire. […] Cette journée de la mémoire devra faire prendre conscience que le mal absolu existe et que le relativisme n’est pas compatible avec les valeurs de la République ». 

Rappelons le bilan quantitatif de cet odieux massacre de masse, le génocide le plus effroyable que l’humanité n’ait jamais commis : La Shoah, c’est-à-dire une extermination systématique par l’Allemagne nazie d’entre cinq à six millions de Juifs, soit les deux tiers des Juifs d’Europe et environ 40 % des Juifs du monde. Une extermination qui se « distingue » par son caractère systématique et « industriel » à l’encontre d’une population désarmée et innocente, effectuée de sang-froid par des criminels déterminés, dans une indifférence quasi totale hormis quelques exceptions remarquables. Nous ne reviendrons pas sur les immenses souffrances, les tortures subies par ces innocents, souvent des gens âgés, mais aussi pour beaucoup des enfants, 1 million 500 000 d’entre eux disparaîtront dans ce massacre. C’est une tâche indélébile sur la conscience européenne et sur l’histoire de notre continent.

En a-t-on tiré toutes les conséquences morales ? Non ! La communauté juive qui accélère son « ayala » vers la « terre promise » en a une perception aigue ; c’est normal elle est directement concernée. Outre la montée de mouvements xénophobes, voire ouvertement antisémites dans l’ensemble de l’Europe et au cœur même de l’Allemagne, si on regarde honnêtement l’état de notre pays, la France, patrie des Droits de l’Homme, on peut comprendre cette angoisse nourrie des leçons du passé. Trois illustrations récentes, différentes certes, mais significatives, devraient nous faire réfléchir.

D’abord le récent traitement « de faveur » fait à Pétain par le président Macron à l’issue de « son itinérance mémorielle » moment crucial intimement lié à la crise que nous vivons aujourd’hui. Il s’agissait de célébrer le vainqueur de Verdun plutôt que le chef de Vichy. Mais peut-on couper en deux les individus ? Diviser en quelque sorte un personnage de cet acabit, dont, de toute manière, l’antisémitisme est avéré depuis le début de sa carrière ? Pétain chef suprême du gouvernement de Vichy a couvert toutes les mesures antisémites menées par Laval et consorts. Nous sommes avec la célébration d’un personnage de cet acabit dans une sorte de relativisme qui se situe à l’inverse du courageux discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995 sur les lieux de la Rafle du Vel d’Hiv : « Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire et l’idée que l’on se fait de son pays. Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l’on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l’horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte. Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français. »

Le couvercle ayant été levé certains se crurent autorisés à déverser leur haine et leurs fantasmes. On en trouve de nombreuses traces dans le mouvement des gilets jaunes. La quenelle du sinistre Dieudonné a été reprise en cœur par plusieurs d’entre eux et ils ont été dénoncés à juste titre par les médias. Dans un fil Twitter un journaliste de 20 Minutes, Thibaut Chevillard* témoigne de ce qu’il a vu dans la ligne 4 du métro parisien le soir de l’acte 6 des gilets jaunes. « À l’intérieur; trois gilets jaunes, un peu éméchés, hurlant : ‘Macron démission !’ Il s’agissait d’hommes d’une quarantaine d’années, plutôt bon chic bon genre, qui rentraient de la manifestation. […] Ils ont commencé à faire des quenelles, des quenelles « de 40 ». Une petite vieille, cheveux grisonnants, le dos voûté, s’est levée. Elle est allée vers eux et leur a demandé d’arrêter. Un autre s’est ensuite mis à hurler : ‘Dégage la vieille ! Dégage la vieille ! Dégage la vieille !’ Son copain a enchaîné avec un bon vieux : « On est chez nous ! On est chez nous ! La petite vieille est retournée s’asseoir sous leurs insultes. A l’arrêt suivant, elle est descendue, silencieuse, tête baissée. Eux avaient l’air très fier de leur coup. […] Personne ne s’est levé pour prendre la défense de cette petite vieille. J’ai eu honte de ce que je venais de voir. Honte de ne pas avoir bougé. » Cela ne qualifie pas le mouvement dans son ensemble, évidemment, mais c’est le signe d’un antisémitisme latent qui ne demande qu’à resurgir.

La stigmatisation de la politique Israélienne de la part d’une partie des élites de droite comme de gauche et la victimisation de leurs adversaires Palestiniens posent aussi question. Comment oublier que l’Etat d’Israël est né directement de la catastrophe de la Shoah. Qui sommes-nous pour donner des leçons à cet Etat dont certains contestent encore l’existence même ? Même si nous ne partageons pas la politique de Benjamin Néthanayu –élu démocratiquement faut-il le rappeler- comment oublier que ce petit pays, encerclé de toute part, est constitué des rescapés et de leurs descendants des camps de la mort ? Faut-il savoir se mettre dans la peau des autres pour comprendre leurs comportements ? Notre Président lorsqu’il va vendre des armes en Egypte mesure-t-il qu’il met potentiellement en danger la nation Israélienne ?

En cette journée triste où l’on commémore la découverte des charniers d’Auschwitz On tremble encore devant la persévérance de cette haine sourde et mystérieuse qui déclenche ces comportements ahurissants, violents et inhumains. N’oublier, jamais !

Pierre Michel Vidal

*Cité par L’Express du 23/12/18

Photo DR

 

 

 

Le « Grand Prix » du gaspillage

« Bèth cèu de Pau
Quan te tournarèy béde ? »

Au moment où la transition écologique est dans tous les esprits, où l’on nous vante les vertus (contestées) de la voiture électrique, Pau, la ville dont le maire est le principal allié d’un président qui se veut le chantre de la défense de l’environnement, organise, comme si la réalité n’existait pas, une manifestation qui célèbre, pour certains, la « bagnolle » dans ce qu’elle a de plus détestable : le bruit et la pollution avec le « fameux » Grand Prix Automobile de Pau. Le Grand Prix ? Une vache sacrée défendue par de puissants lobbys locaux auxquels personne ne veut s’en prendre. La maire précédente, Martine Lignères Cassou avait, au début de son mandat, voulu lui tordre le cou en proposant d’y faire rouler les prototypes électriques. Une idée intéressante, prémonitoire même mais la Maire y avait vite renoncé cédant aux pressions indignées des adeptes des bruyantes pétarades.

Le « circuit », brièvement contesté, s’est donc maintenu et fêtera cette année ses 78 ans. Cette longue tradition c’est, pour les défenseurs de l’institution, sa principale justification. Pour nos édiles actuels qui prétendent changer la ville et la faire rentrer dans la modernité, la tradition est un argument paradoxal… L’a-t-on évoquée pour bouleverser l’organisation des Halles ?  Depuis la discrète contestation du précédent mandat : rien, aucune remise en question ni même critique d’une manifestation qui attire un public limité –si on le compare au rugby, par exemple- alors qu’elle cause de sérieuses nuisances à une ville qui prétend faire valoir ses atouts  au touriste : le calme, la douceur de vivre, la beauté de son décor.

L’an dernier le nombre des spectateurs du Grand Prix a été de 28 250  selon les organisateurs (https://www.grandprixdepau.fr/ ) sur un long week-end c’est-à-dire trois jours (pour mémoire le Hameau peut réunir 18 324 spectateurs payants). Les retombées médiatiques sont modestes (173 189 téléspectateurs), bien inférieures à la retransmission d’un seul match de la Section, à celle d’un tiercé couru sur l’hippodrome Palois en direct sur Equidia et à une arrivée du Tour de France.

Faut-il le rappeler ? Les fans locaux de compétitions automobiles paient leur passion deux fois : d’abord, comme tout contribuable, pour une bonne part les infrastructures considérables nécessaires à cet énorme barnum et ensuite le billet d’entrée qui n’est pas donné (40 euros tout de même en tribune numérotée le dimanche, l’an dernier). Ne sont pas concernés les nombreux « happy fews », invités pour l’occasion.

Quand on aime on ne compte pas et on objectera que les retombées commerciales du Grand Prix sont importantes. Qui le contesterait ? Les hôteliers font leurs affaires. Il manque à Pau une grande manifestation qui attire un large public et qui évite ces nuisances en plein centre-ville. Le hall de La Sernam, vaste cathédrale de béton, inoccupée désormais, serait un lieu idoine pour de grands rassemblements et de grandes manifestations en limitant les préjudices de voisinage. Un festival de rock ? Il avait été question de consacrer ce lieu magnifique aux musiques actuelles.

Certes la nouvelle édition du Grand Prix n’est pas pour demain, elle est annoncée les 18 et 19 mai. Nous avons encore un peu de temps avant de souffrir les hurlements des moteurs et ceux des haut-parleurs réglés au maximum, de subir l’inévitable pollution de l’air et de supporter les perturbations d’une circulation déjà pénible. A Pau ce ne sont pas les hirondelles qui font le printemps mais la fumée des pots d’échappement. Justement, avant que les premiers rails de protection ne commencent à être posés, barrant le passage des piétons, que les sens interdits et les stationnements prohibés n’empoisonnent un peu plus la vie des citadins, il n’est pas trop tard pour s’interroger sur une manifestation qui coûte cher tout en  conférant une image contestable à la ville.

Quelles leçons retiendront les nouvelles générations bassinées par ailleurs par les nécessaires économies d’énergie ? Il faudrait abandonner les automobiles polluantes et rouler dans un silence électrique déchiré par un tintamarre organisé pour le plaisir d’une minorité ? Quel exemple donné à la jeunesse par ces pilotes lancés à une vitesse folle sur les étroites voies de la ville du Roy Henri dans un moment où l’on réduit la vitesse sur nos routes et où les rues piétonnes se multiplient ? Et les riverains ? Ceux qui veulent profiter de la beauté du Boulevard des Pyrénées au printemps revenu, n’ont-ils pas droit à jouir de leur ville en toute tranquillité ? Comment s’y retrouver si on ne met pas au minimum ses actes en accord avec ses discours ? La lutte pour la défense de l’environnement ne passe-t-elle pas par des symboles forts ? Quelle est la validité sportive de cette compétition ? Le temps des Fangio et autres Jim Clarck n’est-il pas révolu ?  D’autres lieux, mieux adaptés à ce type de compétition existent-ils ? Un circuit hors de Pau, même à proximité, est-il envisageable ? Pourquoi les écolos Palois ne se sont jamais ou si peu emparés de ce qui est sous leur nez ? Le silence de la majorité vaut-il quitus ?

Que les fans de sport automobile ne voient pas en cette batterie de questions une quelconque agression ou une remise en cause de leur passion mais, en ce temps de « grand débat », dont la transition écologique est un chapitre donné comme essentiel,  il n’est pas inutile d’aborder les problèmes concrets… même s’ils fâchent.

Pierre Michel Vidal

 

Légende Photo : Le grand Juan Manuel Fangio vainqueur à Pau en 1949 sur Maserati. O tempora o mores… ( http://www.jmfangio.org/gp1949pau.htm )