Réflexions

L’actualité immédiate conduit à s’interroger sur l’évolution de notre société parce qu’il s’agit bien de cela. Des événements divers se produisent devant nos yeux et chacun, comme moi, n’est pas certain d’en comprendre le sens. Alors les réflexions et interrogations sont ouvertes.

Le bilans des grands débats. A Pau, il faut le reconnaître, les différents actes du grand débat national se sont déroulés dans de bonnes conditions. Même si quelques questions se posent sur la place de François Bayrou qui, en réalité, a été plus un débatteur qu’un simple animateur. Il a le mérite d’avoir été très présent. Cependant, même si l’idée était bonne d’inviter ceux qui ont été appelés les « grand témoins », il eût été plus valable de les solliciter davantage. Ils étaient là pour apporter des éclairages sur la pertinence de certaines revendications des gilets jaunes. Maintenant, sur le plan national, il faut laisser la place au bilan. On se demande comment toutes ces idées, toutes ces propositions pourront être analysées. Déjà se font entendre des critiques sur la réelle objectivité des algorithmes qui serviront à ce dépouillement inédit.

Les manifs. Samedi 16 mars ont été organisées (ou inorganisées) plusieurs types de manifestations. D’abord celle des gilets jaunes qui a entraîné des violences et dégradations graves. Il faut rappeler que ce mouvement a débuté le 17 novembre 2018. Ce qui s’est passé ne peut être admis plus longtemps. Les forces de l’ordre font l’objet de critiques, et leur efficacité est mise en doute. On s’interroge : manque de moyen ou manque de coordination. Les politiques sont à la recherche d’un fusible.

Ce même samedi, des jeunes étaient descendus dans la rue. Leur manifestation se nomme « la marche du siècle pour le climat ». Ils ont été pour un modèle de calme et de modération. Il n’y a pas eu d’incidents. Ces collégiens ou lycéens ont manié l’humour pour alerter l’opinion. L’humour, oui à en juger par cette pancarte sur laquelle était inscrit : « Les calottes sont cuites ». Sans doute la meilleure manière d’être entendu.

Un autre modèle, s’est aussi déroulé en Algérie. La population est dans la rue pour sauver la démocratie qui pourrait bien être confisquée. Ils ne cassent rien, agissent dans la dignité et avec beaucoup d’humour, eux aussi.

Collapsologie. Voilà un néologisme qui va faire les beaux jours des penseurs ou de ceux qui se classent dans cette catégorie. Une autre fin du monde est possible nous disent-ils. Ce serait l’effondrement de la civilisation industrielle telle que nous la connaissons depuis deux siècles. Il faut se préparer à un grand changement, comme une sorte de révolution de notre manière de vivre. Mais pourquoi être pessimiste ? A quoi ça sert sinon à décourager les gens ?

Que l’on se place du côté des gilets jaunes, du côté des jeunes qui nous alertent sur l’évolution du climat ou enfin du côté de ceux qui prônent un changement pour les générations à venir, le point commun tient dans le mot révolution. Alors en guise de conclusion, ce dialogue entre Raymond Aron et Charles de Gaulle :

R. Aron : « Les Français font de temps en temps une révolution, mais jamais de réformes. »

C. de Gaulle : « Il ne font des réformes qu’à l’occasion d’une révolution ».*

Pau, le 18 mars 2019

par Joël Braud

 

* In De Gaulle, le politique de Jean Lacouture. Édition du Seuil.

Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne

« En entendant les cris des oies du Capitole depuis sa maison, Marcus Manlius Capitolinus, en 390 avant J.C., partit à l’assaut des Gaulois qui tentaient d’envahir discrètement la colline et, ainsi, sauva Rome. Manlius fut couvert d’honneurs. Cependant, il fut peu après accusé de tenter de se faire sacrer roi et fut jeté de la roche Tarpéienne ». (Wilkipedia)

Les images du Grand Débat reprise en direct par les trois chaînes d’information continue sont-elles convaincantes ? Rarement en tout cas un débat aura eu dans notre pays un aussi grand écho et selon ses promoteurs une participation aussi massive. Ainsi les Français se désintéresseraient du scrutin européen –puisqu’ ils sont à peine 50% à vouloir y participer, selon les sondages- préférant cet exercice de « démocratie directe »… C’est inquiétant pour la démocratie représentative et pour le système électoral en place pour ces élections européennes : la proportionnelle, réclamée à cor et à cri par ailleurs, notamment dans le Grand Débat. Notre pays, passionné par la politique, est plongé dans le paradoxe… on veut débattre mais on ne vote plus ; dans ce contexte, le Grand Débat recueille la parole des élus vilipendés par ailleurs.

On voit le Président, sur ces images télévisées, en bras de chemise, passionné, investi. Il a réponse à tout même s’il oublie parfois les questions. L’accueil est bon. Il est souvent ovationné… ovationné au Grand Débat mais hué dans les défilés du samedi, parfois par les mêmes. C’est un dur métier que la politique…

Tout baigne désormais pour ses fidèles, Jupiter est revenu sur terre, il s’est mué en Apollon et le charme, un temps rompu, fonctionne à nouveau. C’est reparti pour un tour. S’agit-il de méthode Coué ? D’une vague impression  ? Ou d’un lien durable renoué avec le pays ? Faudra-t-il décompter le temps de parole du président et des élus de la REM et du Modem du quota du à chaque formation politique que le CSA fait respecter ? Sommes-nous entrés dans la campagne électorale ? La majorité des participants à ce Grand Débat sont-ils acquis d’avance ? La jeunesse est-elle là et sinon où est-elle ? Tout cet énorme barnum dispendieux et énergivore débouchera sur quoi puisque le Président l’a indiqué par avance il ne changera pas de politique ?

La communication est une donnée essentielle de la politique. Macron/Jupiter ce n’était surement pas le bon concept et il a bien fallu que l’homme descende de son nuage face à une dure contestation, violemment réprimée -Jupiter manie la foudre. Féru d’histoire, le Président sait bien que « le parti de l’ordre » l’emporte toujours dans notre république -les Gilets Jaunes feraient bien de le méditer avant de poursuivre leur dérive. S’agit-il avec le Grand Débat de contribuer à une sorte de repositionnement, de montrer un Président proche des gens dorénavant, à l’écoute des malheurs des uns et des autres ? Un Président qui ne se départirait pas de son rôle de « sachant », à la main dure mais capable de câliner.

Le Grand Débat se résumerait alors, bien que l’on s’en défende du côté de ses organisateurs, à une opération cosmétique, au « relooking » présidentiel, passant à côté de la demande réelle. Notre pays –privilégié, si on se place sur le plan mondial- est en pleine interrogation : comment conserver nos avantages sans souffrir ? Garder un système social équivalent en payant moins d’impôts, par exemple ?  La pression sur les salaires décourage-t-elle l’appétence pour le travail ? Le travail manuel devrait-il être mieux payé ? Une revalorisation du SMIC est-elle possible ? Les hausses de rémunérations s’adressent-elles uniquement aux salaires les plus élevés ? Comment motiver les chômeurs, alors ? L’impératif environnemental doit-il reposer sur les épaules les plus fragiles ? Doit-on, au contraire, en faire porter le poids sur les plus costauds ? Et d’ailleurs est-il un véritable impératif ou une nouvelle toquade médiatique ? Quid du ruissellement annoncé dont on attend les effets ? A toutes ces questions et à celle plus brûlante encore de l’accueil des migrants que peut-on attendre du Grand Débat ?

Poser la question c’est y répondre et rares sont ceux qui se font des illusions… La forme même est en cause : « nous voulions parler, échanger, nous n’avions pas besoin de leçons. Nous voulions passer pour une fois de la verticalité à l’horizontalité et cette démarche qui aurait été nouvelle nous a été confisquée ». Nous avons, avec ce Grand Débat, un nouvel exposé de la vulgate macronienne dans sa version douce.

Bravo l’artiste ! On évoquera un nouveau tour de force, un exploit inattendu, mais les sommets sont souvent inhospitaliers et il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne.

Pierre Michel Vidal

Photo  shutterstock

Grand débat palois, acte II

L’acte II du grand débat palois s’est déroulé au parc des expositions, ce mercredi 6 février 2019. Il y avait beaucoup moins de monde que lors de la précédente édition. Il fallait s’y attendre. Cette fois-ci les thèmes étaient définis : démocratie et citoyenneté.

Deux grands témoins nouveaux : Françoise Pons, magistrat et Philippe Terneyre, professeur de droit public.

François Bayrou toujours dans le rôle de monsieur Loyal précise quelques idées en rapport avec les thèmes retenus : la sincérité de la représentation, le vote proportionnel, le vote blanc et le rôle des médias.

Puis Jean Marziou expose une réflexion sur l’engagement citoyen. Il est suivi de Philippe Tugas qui aborde la notion de représentation.

Interviennent ensuite des gilets jaunes qui sont là pour se faire entendre. Plusieurs personnes de différentes origines prennent la parole. Dans cet ensemble on ne peut éviter, une réflexion sur l’Europe. Il y en a même un qui nous a parlé de la Chine. Bon ! il faut de tout pour faire un monde. Mais ce qui est pénible est de devoir subir des prises de parole qui n’en finissent pas de la part de ceux qui trouvent un plaisir intense à s’écouter eux-même pendant de grands moments, comme si ce qu’ils avaient à dire était d’une importance capitale. Enfin c’est la loi du genre…

Pour ma part, j’avais à cœur de pouvoir poser deux questions aux professeurs de droit public que sont Jean Gourdou et Philippe Terneyre. Et ô miracle, j’ai pu poser ces questions. L’une portait sur les modalités et les conséquences de l’élection des députés à la proportionnelle ; l’autre concernait la prise en compte des votes blancs.

Sur le vote à la proportionnelle, c’est Jean Gourdou qui s’y est collé. Il a fait, selon moi, une approche du sujet en disant qu’il s’agissait d’une procédure qui permettait une meilleure représentation des électeurs mais qu’elle comportait des inconvénients. En réalité ce qu’il a dit, était, à mon sens, pour le moins insuffisant.

J’aurais attendu de lui qu’il nous précise :

  • Qu’il s’agit d’un scrutin de liste.
  • Que ces listes peuvent être constituées soit au niveau des départements, soit, pourquoi pas, au niveau des régions et enfin éventuellement au niveau national.
  • Il aurait pu évoquer les règles fixant la répartition des restes. Ce dernier point, particulièrement technique, aurait pu faire toucher du doigt à ceux qui prônent cette forme d’élection comme une panacée, que ces difficultés ont de quoi faire réfléchir même les plus convaincus.
  • Il aurait dû rappeler l’expérience de la quatrième République (1940 – 1958) caractérisée par une instabilité ministérielle chronique puisque la durée de vie moyenne des gouvernements était de sept mois.
  • Il aurait pu également faire allusion à quelques périodes de la troisième République (1870 – 1940) qui a connu des élections des députés à la proportionnelle (1885 – 1919 – 1924).
  • Que, sur décision de Mitterrand et pour des raisons de politique politicienne, les députés avaient été élus à la proportionnelle le 13 mars 1986. Et qu’aux élections suivantes (5 et 12 juin 1988) nous étions revenus au scrutin uninominal majoritaire à deux tours par circonscription. Cet épisode de 1986 avait permis à des partis comme le Front National et le parti Communiste de détenir chacun 35 sièges à l’Assemblée Nationale. Lorsqu’on sait qu’à l’époque, il fallait 30 députés pour constituer un groupe et lorsqu’on connaît les prérogatives dont bénéficient les groupes, on enrichit sa réflexion. Mais l’objectif poursuivi par le chef de l’État était de faire barrage au R.P.R.

Ce sont là des éclairages que j’attendais du professeur Jean Gourdou, mais peut-être n’a-t-il pas voulu se positionner en donneur de leçon. Pour ma part, je suis resté sur ma faim…

Mais s’il fallait chercher des éléments qui plaident en la défaveur du vote à la proportionnelle, il faudrait aller les cueillir chez François Bayrou lui-même. Et pourtant il est un ardent défenseur de ce mode électoral. Il faut d’ailleurs noter ici que ce sont principalement les « petits partis » qui défendent la proportionnelle. Normal quand on sait que les partis politiques, subventionnés par l’argent public, le sont en fonction du nombre de leurs élus. Ou, si vous préférez, quand les convictions politiques cèdent le pas aux intérêt financiers.

Au début de la soirée, le maire de Pau s’est lancé dans un plaidoyer en faveur du vote à la proportionnelle, oubliant son engagement de neutralité. Il a même spécifié que tous les pays de l’Europe avaient adopté ce mode de scrutin, ce qui est contestable. Mais surtout dans sa démonstration, il a dit que les élections municipales se font à la proportionnelle et qu’à Pau 95% des décisions sont votées à l’unanimité. A entendre cela, on imagine la satisfaction de l’électeur qui, ayant voté pour l’opposition, constate que dans la réalité, l’opposition qui devrait s’opposer ne s’oppose pas. Il doit en ressentir, à juste raison, un sentiment de trahison.

L’autre argument tient au vote récent des députés du MoDem sur la loi dite anticasseurs. François Bayrou l’a souligné : Josy Poueyto s’est abstenue. Elle a considéré, comme lui-même d’ailleurs, que le pouvoir d’interdire à certaines personnes la possibilité de manifester ne pouvait être confié au Préfet mais au juge. Or sur les trois députés MoDem seule Josy Poueyto a fait ce choix, les deux autres, Bru et Matteï, ont voté pour. Cette donnée nous permet de constater que dans un même parti politique, les convictions de chacun divergent. Lorsqu’on vote pour une personne on vote pour quelqu’un dont on connaît les options politiques. C’est le cas actuellement selon le système d’élection des députés au scrutin uninominal. Lorsqu’on votera selon le mode proportionnel on votera pour une liste présentée par un parti. Malgré un affichage officiel des engagements, il se trouvera des candidats dont les opinions divergent. En votant pour le Modem, par exemple on ne pourra savoir à l’avance qui votera pour ou contre la loi anti casseurs, ou qui s’abstiendra. Une inconnue qu’il faudra bien accepter.

Enfin il y a d’autres arguments qui résultent des petits arrangements entre amis. Pour la constitution des listes par exemple, c’est à celui qui obtiendra une place à un rang éligible, il faudra savoir se placer. L’expérience a montré qu’avec l’émiettement des partis tel qu’il résulte d’un vote à la proportionnelle, il ne sera pas toujours facile au sein de l’Assemblée Nationale de trouver une majorité pour voter une loi. Alors s’ensuivront des petites négociations d’arrière boutique. Si tu me suis sur cette loi je te renverrai l’ascenseur pour telle autre décision. C’est ce qu’on appelle des magouilles. Cela est d’autant plus lourd de conséquences que maintenant les députés ont la possibilité de déposer des projets de loi ce qui n’était pas le cas au début de la cinquième République.

Soyez vous-mêmes juges de ces revendications exprimées par les gilets jaunes, mesurez en les modalités et les conséquences et surtout considérez que la constitution de la cinquième République, par sa conception et sa souplesse, a permis à notre pays de traverser bien des épreuves.

La prochaine fois il faudra parler de la prise en compte des votes blancs.

Pau, le 11 février 2019

par Joël Braud

Crédit image : Le Figaro (source Ministère de l’intérieur – Kantar Sofrès One point)

 

 

Le grand débat palois

Il a bien eu lieu comme prévu le vendredi 25 janvier 2019 à 18 h 00. J’y étais , je suis parti avant la fin. J’en retire une impression mitigée.

D’abord, il n’y avait pas sept personnes référentes comme indiqué au départ mais seulement six. En effet, Denys de Bechillon, professeur de droit public, spécialiste des institutions était absent. Restaient sur la scène, Mme Valérie Paris, présidente de la C.P.A.M. (Caisse Primaire d’Assurance Maladie), Mme Fabienne BASCOU administratrice de la C.A.F. (Caisse d’Allocations Familiales), M. Jacques Le Cacheux, professeur d’économie et de finances publiques, M. Jean Gourdou, professeur de droit public, spécialisé dans les collectivités locales, M. Jean Marziou ancien rédacteur en chef de Pyrénées Presse et M. Philippe Tugas ancien rédacteur en chef de Pyrénées presse et de Sud Ouest.

Dès le début, François Bayrou, auto-positionné en Monsieur Loyal se livre à une introduction qui dure presque une demi heure. On a beaucoup lu dans la presse locale les réactions à ce choix de se choisir lui-même pour animer ce débat dans un esprit, disait-il, de parfaite neutralité. Il faut croire que cette position de neutralité absolue n’est pas aussi facile qu’il y paraît parce qu’à deux ou trois reprises, François Bayrou a dû l’oublier. Il faut dire que la prise de parole de certaines personnes qui ont confondu grand débat national et campagne électorale pour les prochaines municipales, l’ont conduit à être plus maire de Pau qu’organisateur de la soirée. En effet la situation du commerce de Pau a fait polémique, il faut reconnaître que ce n’était pas tout à fait l’objet. Il a d’ailleurs su le dire en rappelant que ce n’était pas un débat municipal.

Au fond de la salle l’atmosphère était lourde. S’y trouvaient en effet des « gilets jaunes » remontés comme des pendules, qui n’avaient qu’un objectif, en découdre. Même si l’on peut considérer qu’ils étaient dans leur rôle et que sans leur mouvement cette rencontre n’aurait jamais eu lieu on ne peut leur reconnaître le droit de perturber un débat qui est une réponse à l’expression de leur colère. Les interpellations fusaient en direction de François Bayrou. Il y a même eu deux comportements qui ont paru à beaucoup hors de propos. Un fonctionnaire de l’hôpital de Pau qui a traité les élus de voleurs. Ce qui lui a valu une réaction ferme de Bayrou. Enfin dans le chapitre des incidents on peut également citer le faible d’esprit de service, bien connu sur la place de Pau, qui, bien qu’ayant protégé ses rares neurones sous son béret, a proféré des propos que personne n’a compris. Mais il était dans son rôle habituel.

La première intervenante fut une commerçante d’Artiguelouve. Elle a décrit sa situation de façon pathétique et s’est même excusée d’avoir à s’exposer ainsi devant des gens qu’elle ne connaissait pas. Elle a évoqué successivement le R.S.I. (Régime spécial des indépendants) qui l’étranglait et la suprématie de la grande distribution. Un grand moment d’émotion. Puis ont suivi d’autres intervenants qui, en commençant par exposer leur propre situation, ont déploré que le pays ne se sente plus représenté et dit qu’il il y avait urgence à réduire les charges des entreprises. Une dame en invalidité a également parlé des nombreuses difficultés auxquelles elle devait faire face pour continuer à vivre. Un témoignage poignant. Une infirmière de l’EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) de Sauvagnon nous a décrit sa situation professionnelle. Enfin une dame, très respectable qui avait préparé son intervention par écrit a su conclure en évoquant l’aspect humain des rapports entre citoyens et administrations. Ce fut l’occasion pour Bayrou de dénoncer ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la dématérialisation. Un franc succès pour lui car correspondant à un mal vivre ressenti par beaucoup.

A côté de cela, il faut bien reconnaître que certains, peu nombreux certes, étaient venus là pour exposer dans de longues diatribes leur vision d’une société idéale. Le premier, Roland Bermude, si j’ai bien noté, nous a gratifié d’un monologue sans fin ; c’est long surtout lorsqu’on ne comprend pas vraiment ce qu’il veut démontrer. Il a même curieusement dans l’élan, cité une phrase du Général de Gaulle contenu dans le livre d’Alain Peyrefitte « C’était de Gaulle ». Une phrase raciste, du moins selon les critères actuels. Cela lui a valu d’être repris de volée par Bayrou qui lui a rappelé que la notion de race n’existe pas. Et puis a eu la parole un gilet jaune qui, avec une constance admirable, tenait la main levée depuis le début de la rencontre. Il a d’abord dit qu’il était chercheur, je ne sais plus où, et qu’il appartenait à Lutte Ouvrière. Il venait donc nous faire part de ses convictions avec une véhémence telle qu’un de ses voisins, aux cheveux blancs, s’est levé comme pour l’agresser, si bien qu’un chargé de sécurité a dû s’interposer.

C’est à ce moment là que j’ai décidé de partir, il était 20 h 30. Bien tôt sans doute en regard de l’heure de fin de réunion qui s’est située aux alentours de 23 h 30.

Le thème du chômage n’a été que très peu abordé, sinon par Bayrou pour dire que la plus récente statistique laissait apparaître une baisse de celui-ci. Mais au delà, il faut regretter que les personnes référentes n’aient été que peu sollicitées. Une fois, la présidente de la C.P.A.M. a pu donner son avis sur le R.S.I d’une façon technique. L’administratrice de la C.A.F. a également pris la parole d’une façon discrète. Ce qui est surtout ressorti de leurs propos c’est que dans leurs fonctions elles se trouvent confrontées à une multiplicité de textes qui rendent particulièrement compliquée l’action des organismes qu’elles représentent. Je n’ai pas entendu les juristes et les journalistes s’exprimer. Si l’occasion m’en avait été donnée j’aurais demandé aux juristes de nous parler de ces revendications que sont : la démocratie participative, la proportionnelle et le vote blanc. Cela n’a pas été le cas, cependant leur point de vue aurait, me semble-t-il, été de nature à faire perdre à certains les illusions qui sont actuellement les leurs sur ces sujets.

Enfin, le régime est maintenant dans le dialogue et ça ne fonctionne pas trop mal. Il faudra bien que la France trouve le moyen de résoudre ce problème de démocratie parce qu’il y a une réelle rupture de confiance entre les citoyens et les responsables politiques. Y parviendrons-nous ?

Pau, le 29 janvier 2019

par Joël Braud

Disqualification

Habituellement, ce terme de disqualification est utilisé dans le langage sportif. Ici, il concerne plutôt le monde des politiques objet d’un discrédit persistant. Les gilets jaunes les conspuent et osent s’attaquer à leur image. Les élus de tous niveaux sont-ils vraiment conscients de l’ampleur de ce rejet ?

Que des permanences de députés soient l’objet de dégradations, que certains, et il faut le regretter, se voient adresser des menaces, qu’un ministre doit être exfiltré pour garantir sa sécurité physique est déjà symbolique. Cependant il existe d’autres éléments d’appréciation qui viennent confirmer cette ambiance. Ainsi dans le Journal du dimanche du 6 janvier 2019, figurait un sondage de l’IFOP donnant des résultats significatifs. Questionnés sur les cinq mesures qu’ils jugent les plus importantes à prendre, les sondés répondaient :

-82 % réduction d’un tiers du nombre des parlementaires ;

-80 % prise en compte du vote blanc lors des élections ;

-80 % référendum d’initiative citoyenne ;

-77 % rétablissement de l’I.S.F. (dont 61 % des LREM) ;

-74% la proportionnelle aux élections législatives.

Le fait que la diminution du nombre des parlementaires arrive en tête de ce classement avec un si fort pourcentage, est en soi bien évidemment lourd de sens. On peut toujours critiquer un sondage et dire qu’il ne reflète que l’opinion d’un instant, il n’en demeure pas moins qu’il traduit en la circonstance le sentiment que les parlementaires sont trop nombreux et partant inutiles.

Ce sondage présente un autre intérêt. Dans le fatras des revendications formulées par les manifestants, il faudra bien un jour savoir les classer par ordre d’importance et surtout de faisabilité. C’est un premier pas qui va dans ce sens. Il appartiendra, le moment venu à ceux qui sont en responsabilités de savoir en tirer parti.

Les maires qui se disent des élus de proximité très à l’écoute de leurs administrés ont ouvert des cahiers de doléances accessibles à qui veut. Ils recueillent par ce moyen, sinon toutes les revendications, du moins les inquiétudes et insatisfactions de ceux qui osent s’y exprimer. Celles-ci sont à la fois diverses et bien souvent inattendues. Il faut bien admettre que si ces édiles avaient réellement été à l’écoute des préoccupations de leurs administrés, comme ils le prétendent, et avaient su être entendus au plus haut niveau, il n’auraient pas eu besoin de cet artifice pour connaître ce qui motive la colère actuelle. Enfin en se prêtant à cet exercice, ils répondent à une demande du pouvoir central. Nul doute que cette démarche, aussi honorable soit-elle, ne débouchera pas sur grand chose. Seront-ils alors les plus qualifiés ?

Alors puisqu’il faut écouter le citoyen, a été réactivée sous le présidence de Chantal Jouanno, la Commission Nationale des Débats Publics (CNDP), qui a pour but de récolter toutes ces revendications. Une vaste consultation qui va coûter au contribuable la somme de 4 millions d’euros. Si l’ex ministre ne réussit pas elle aura de quoi se consoler avec un traitement digne des plus grands de la République. Ce qui, d’ailleurs au moment où les principales préoccupations des gilets jaunes portent sur le pouvoir d’achat ne manque pas de piquant. Bon courage à elle ! Il faut souhaiter pour la réussite de l’entreprise, qu’elle ne soit pas déjà disqualifiée.

Mais pour être honnête, il convient de ne pas oublier de dire qu’en exerçant des violences inadmissibles, les gilets jaunes nuisent à leur propre image et entrent eux-mêmes dans la spirale de la disqualification. Il faut maintenant que ces mouvements de foules incontrôlées par les organisateurs cessent et que s’ouvre le temps du dialogue. Mais les conditions sont-elles réellement réunies ?

De notre côté, à Pau, on entend François Bayrou qui, à l’occasion de ses vœux, affirme que les politiques ne sont pas responsables de la situation actuelle. On va le croire par politesse et parce que c’est le début de l’année. Samedi dernier 5 janvier, les gilets jaunes sont allés déranger les deux députés du coin, Josy Poueyto et Jean-Paul Matteï. Ils étaient en train de présenter leurs vœux à ceux qui méritent leurs égards dans un hôtel palois. Plus tard,  Matteï dira, lors d’une interview à France Bleu Béarn, qu’il fera tout pour être à l’écoute de ses concitoyens. En y pensant plus tôt, il n’aurait pas pris le risque d’être disqualifié.

Pau, le 7 janvier 2019

par Joël Braud

Cigales les gilets jaunes ?

carton_jaune cigalou    Les gilets jaunes font la une des media depuis plusieurs semaines, chaque journaliste, intellectuel, politique y va de son analyse de ce mouvement de contestation, et l’État y est le seul coupable. Pas une seule fois je n’ai entendu aborder une question qui me paraît pourtant plus importante : quelle est la responsabilité de chacun d’entre nous dans sa situation ?

Les Français sont un peuple de râleurs jamais contents. Les sondages sur la satisfaction, le bonheur, montrent les Français toujours en queue en Europe alors que les chiffres démentent ce pessimisme. Ils ont aussi une propension incroyable à rendre l’État responsable de tous leurs maux. La population des gilets jaunes en est un exemple caractéristique, mais les interviews des media restent très superficiels quant à la connaissance de ces contestataires minoritaires.

On y trouve tout d’abord des personnes âgées, retraitées. Elles se plaignent de revenus insuffisants. Est-ce la faute de l’État ? Cette génération, a connu une période de paix et de prospérité qui sera unique dans notre histoire, le plein emploi : il y avait du travail pour tous. Un progrès technologique majeur allégeant de plus en plus les tâches les plus difficiles, un temps de travail diminuant considérablement jusqu’à la stupidité des 35 heures. Un départ à la retraite à 60 ans, chose qui n’existera plus, et des progrès considérables de la médecine qui amènent toute une génération à la retraite en bonne santé. Des cotisations retraites minimales car la génération précédente fut décimée par la guerre.

Les gilets jaunes retraités qui se plaignent doivent d’abord assumer leur parcours. Pourquoi ont-ils une retraite incomplète ? Pourquoi n’ont ils pas su profiter de cette période de croissance unique. Je laisse à chacun le soin d’y apporter des réponses, mais leur responsabilité est grande pour la plupart d’entre eux.

On trouve aussi sur les ronds-points des personnes qui se plaignent d’un revenu insuffisant, de coûts de transport élevés car ils vivent loin de la ville, etc… Certaines études disent qu’on trouverait des « classes moyennes » sur les ronds-points, mais la grande majorité des nombreuses personnes interviewées se plaignent de ne pouvoir finir le mois, montrant une plus grande fragilité (mais cette situation n’est elle pas amplifiée devant la caméra ?)

Qu’ont-ils fait pour être dans cette situation ? Ou plutôt, que n’ont-ils pas fait ?

Car notre pays est sans doute le plus généreux, celui où la redistribution, la dépense publique sont les plus importantes et notre système n’abandonne personne. Notre système éducatif gratuit permet à quiconque en a la capacité et surtout la volonté, d’obtenir les meilleures formations, les meilleurs diplômes. Il permet aussi à ceux qui n’ont pas trouvé leur voie de reprendre des formations, de changer d’orientation ou de métier, le tout gratuitement et bien souvent avec des aides. Alors pourquoi ces échecs ?

Il est cependant une condition majeure à remplir : il faut travailler.

Il faut travailler d’autant plus que l’on est un Français moyen, mais avec le travail quasiment toutes les carrières sont accessibles. Il faut travailler en primaire, au collège, au lycée, au centre d’apprentissage. Il faut aussi travailler dans la vie. Aucun lycéen, étudiant, chef d’entreprise, cadre, commerçant ou artisan que certains envient ne travaille 35 heures par semaine, c’est 50 heures ou plus. La progression dans son travail, quel que soit celui ci, est possible, mais il faut le vouloir, se battre, être mobile. Alors bien sûr on peut vouloir vivre différemment, se contenter d’un minimum, vivre à la campagne, près de la nature, dans son pavillon, etc. Mais on ne peut pas vouloir le beurre et l’argent du beurre.

Chacun a le droit d’être cigale ou fourmi, il faut ensuite assumer.

Daniel Sango

Crédit photo : Cigalou

Plus elle tournera tard, plus la roue tournera vite.

Plus elle tournera tard, plus la roue tournera vite ! Et plus la vitesse augmente plus le choc est violent. Les gilets jaunes ne sont qu’un tour de chauffe et s’ils recueillent une majorité de sympathies c’est parce que le mal du pays est plus profond. Quelques idées ?

1) l’assemblée nationale ne représente pas le pays réel ,
2) la majorité présidentielle est une fiction qui permet en fait à un président de gouverner les mains libres en considérant que ses idées expriment celles d’une majorité de la nation , la minorité ne servant à rien ,
3) la meilleure preuve en est que bien des lois sont votées par une poignée de députés présents ,
4) ainsi sont-ils rémunérés sans aucune obligation d’être à leur mission ,
5) ils bénéficient aussi de privilèges puisqu’ils n’ont aucun compte à rendre pendant leur mandat,
6) tous les politiques condamnés pour des délits affectant les finances publiques ne sont jamais emprisonnés profitant d’un système pénal immoral,
7) Et tout est là en réalité ! La morale, le bon sens populaire , la chose la mieux partagée , comme disait DESCARTES , n’y trouve pas son compte quand …
– le travail est moins rémunéré que le chômage,
– des familles modestes ne peuvent se loger décemment,
– des trafiquants peuvent agir impunément,
– l’ordre et donc la paix ne sont plus assurés,
– les forces de l’ordre ne sont plus respectées,
– on peut s’interroger sur l’utilité d’un conseil économique , social et environnemental qui sert surtout à apaiser la peine de candidats non élus ou réélus,
Etc, etc .
Les gilets jaunes c’est aussi un peu tout cela et on attend en vain une parole du président ou du premier ministre.
La gouvernance doit refléter ce que ressent profondément le pays et quand personnels soignants, enseignants, forces de l’ordre affichent leur insatisfaction, quand le vivre ensemble s’efface devant des revendications idéologiques, on peut craindre que les gilets jaunes ne sont  que le prélude à des protestations dont la plus violente, malgré sa passivité, pourrait être une abstention électorale massive.

Pierre Esposito

Lettre au Père Noël

Cher Père Noël,

Le soir de noël nous serons sur le rond-point, en face du bâtiment de la Poste qui vient de fermer, avec papa et maman. Papa m’a dit qu’on ferait brûler des palettes pour nous tenir chaud. Elles viennent de la cour de l’Usine abandonnée depuis deux ans. Là où papa travaillait avant d’être au chômage. On n’aura pas froid, c’est l’avantage du réchauffement climatique dont ils parlent tant à la télé. Je l’espère du moins. Grand-père et Grand-Mère seront là avec nous ; en fait on sera comme à la maison où de toute façon on ne se chauffe plus après 7 heures du soir. Même que maman a attrapé mal la semaine dernière -elle est quand-même partie à six heures du matin pour faire le ménage à l’Ephad. Avec nous, il y aura tous les nouveaux copains de papa et maman. Tous ces amis qu’ils se sont faits sur le rond-point, ces gilets jaunes. Avec eux papa a retrouvé le moral, il rigole, il chante. Il est comme avant…  comme quand il allait au boulot, tous les matins…

Père Noël fait en sorte qu’il ne pleuve pas…

On m’a dit qu’on ferait un bon repas. Sur le rond-point, il y a un copain de papa, agriculteur. Il a un fort accent et il veut m’apprendre l’occitan. « Adiou gouyat ! » Il me dit quand je le vois. « Adishats gouyat ! » quand il s’en va. Il a dit qu’il amènerait du foie gras pour tout le monde. « Du foie gras maison ! » a-t-il précisé devant les copains. Moi, je n’en ai jamais mangé du foie gras, alors ! On fera griller des morceaux de dinde sur le barbecue que papa a bricolé. Et la grand-mère de mon copain Luis, celle qui a un accent espagnole, va préparer du vin chaud avec de la cannelle. Evidemment je ne pourrais pas en boire. Les enfants on aura du coca et des « chamalos ». Et il y aura des cadeaux.

Père Noël, voilà le cadeau que je voudrais :

Je voudrais une voiture. Une voiture comme celle de papa et maman qui l’aiment tant leur voiture. Qui se donnent tant de mal pour l’entretenir. Pour la vidanger, la laver. Qui parlent si souvent d’elle avec amour, avec orgueil. Ils ont pu se payer une voiture et la première fois qu’ils s’en sont servis… la première fois qu’on est monté dedans tous les trois c’était comme un rêve. Sauf qu’aujourd’hui elle reste devant la maison car on n’a pas d’argent pour mettre du gasoil dans le réservoir. Père Noël, je sais que je ne pourrais pas avoir une vraie voiture. Je suis un fils d’ouvrier, un fils de chômeur mais je ne suis pas un idiot -mon père non plus d’ailleurs. Je voudrais une voiture à pédales. Une voiture écolo qui ne consomme pas d’énergie et qui ne fasse pas de bruit. Une voiture à pédales que personne ne m’enlève et qui roulera tout le temps. Tu crois que c’est possible, Père Noël ?

Père Noël, je voudrais que papa et maman soient heureux.

Ils sont très gentils pour moi. Ils se démènent tous les deux. Papa fait des petits boulots chez les voisins. Il taille les haies. Il répare les fuites d’eau, les pannes électriques. Il fait ça au black comme il dit. Mais il ne faut pas le dire car sinon on lui supprimerait « les allocs ». Maman elle fait des heures supp et le dimanche je reste souvent seul devant la télé. C’est triste. Et quand maman rentre, elle n’est pas toujours gentille. Elle est crevée. Je la comprends parce-que je l’aime. J’aime ma famille. On n’a pas grand-chose mais on y est bien. Il y a tous ceux qui ne nous aiment pas à la télé. Qui parlent mal de nous, qui nous traitent de fainéants et qui nous trouvent pas assez intelligents. Père Noël je me demande ce qu’on leur a fait ? Tu pourrais me l’expliquer ? Père Noël, ils sont gentils mes parents, ils ne méritent pas ça. Je voudrais tant que papa retrouve du travail. Et que maman ne soit plus obligée de faire des heures supplémentaires.

Voilà ma lettre cher Père Noël, tu es le messager des enfants, ta hotte est pleine de jouets pour les enfants des riches et comme pour ceux des pauvres, car tout le monde a droit à son moment de bonheur qu’il soit riche ou pauvre. Je sais aussi que tu es un homme de paix : fais en sorte que cette soirée de fêtes, sur le rond-point des gilets jaunes, se passe dans la sérénité.

 

Pierre Michel

 

 

«Il n’y a point de vent favorable pour qui ne sait en quel port se rendre.»(1)

Il faut reconnaître que la situation actuelle est caractérisée par la plus grande confusion, flou, incertitude. Cette situation ne peut plus durer : paralysie dans les ronds-points, radars au silence, circulation gratuite sur les autoroutes.. .chute des chiffres d’affaires… tout va bientôt rentrer dans l’ordre et chacun chez soi, avec ses problèmes et ses désillusions. Ce mouvement a mis face à face :

D’un côté, un pouvoir complètement sourd, avec une formation et une idéologie très loin de la vie des citoyens ; il en est résulté une surprise, un manque d’expérience, de compétence, de concertations avec les élus de base, de communications surtout ; au sein de l’exécutif, une certaine sournoiserie parfois !

De l’autre une spontanéité et un apparent manque d’unité dans les revendications des gilets jaunes. Je dis «  apparent » car l’analyse et la synthèse des propos des uns et des autres montrent qu’il y a un dénominateur commun visible sur les ronds-points. Dans la manipulation de l’immédiat, de la colère, la plupart réagissent à l’émotion personnelle et ne sont pas à même de l’exprimer.

C’est le besoin de plus en plus impérieux de donner un sens à la vie de tous ces laissés pour compte de la société individualiste au logiciel basé uniquement sur le quantitatif.

D’où le titre du texte.

Ces gens de toute la France dite périphérique veulent retrouver du collectif, ils veulent faire revivre un monde abandonné, le village, le bourg avec ses services publics, ses cafés, ses centres de discussion, ses agoras, composantes essentielles de la cité, à tel point qu’Aristote traita les barbares de non-civilisés, car ils n’avaient pas d’agora (LERM à méditer !).

C’est un manque total de considération, de respect,… ; on fait comme si on n’existait pas ! en bref c’est un SENTIMENT qui résulte d’une accumulation de colères (émotions) diverses, suivant la situation de chacun, mais collectivement réunies, face à toutes les inégalités imposées, les promesses non tenues depuis des années par les politiques, les actions corporatistes verticales et pyramidales, contenues, dirigistes, aux résultats insignifiants, des syndicats, le constat que la casse, hélas, devient la seule solution pour se faire entendre… Comme c’est triste !

Le gouvernement veut transformer du qualitatif en quantitatif, les gilets jaunes ne demandent pas la charité ; le «ce n’est pas votre problème», la colère, la douleur, ne se monnaient pas, elles nécessitent un autre traitement qualitatif donc un autre logiciel de gouvernance.

Que penser du quantitatif ?

Devant les propositions annoncées dernièrement par le Président, il y a, pour certains, un étonnement, un agacement inquiet même, de voir l’enlisement et les dommages collatéraux coûteux qui en résultent ; comment se fait-il qu’avec de tels efforts financiers, le calme ne soit pas revenu ??

Qu’en est-il actuellement dans la presse ?

Le Parisien :

Emmanuel Macron a promis que les salariés au Smic verraient bien une hausse de 100 euros en janvier.

Libération :

«Cette attribution de 100 euros est composée ainsi : 20 euros de hausse mensuelle gagnée en deux temps, sur 2018 grâce à la baisse des cotisations salariales, une dizaine d’euros de hausse déjà accordée à l’automne 2018 sur la prime d’activité, et près de 70 euros d’augmentation de la prime d’activité début 2019, comprenant à la fois la hausse déjà prévue et votée pour le printemps 2019 (30 euros), mais aussi celles de 20 euros attendues pour 2020 et 2021.

En réalité, c’est surtout la prime d’activité qui va augmenter dans ces 100 euros. Mais surtout, il ne s’agit pas de 100 euros en plus en janvier 2019 par rapport à la situation actuelle : ce montant intègre en effet des hausses qui ont déjà eu lieu, et d’autres qui étaient déjà prévues, mais de manière plus progressive.»

BFMTV

«L’exécutif avait choisi la prime d’activité, une aide sociale versée aux salariés et indépendants à bas salaire (entre 0,5 et 1,2 fois le Smic). Sauf qu’en pratique, seule une partie des salariés au Smic touche cette prime d’activité, soit parce qu’ils ne la demandent pas, soit parce que le revenu de leur conjoint leur fait franchir les plafonds.»

Enfin, comment tenir compte des cas particuliers nombreux comme les salariés qui cumulent des temps partiels auprès de plusieurs employeurs ou encore ceux qui vont avoir droit à des heures supplémentaires défiscalisées et qui dépasseront peut-être le plafond actuel ?

Le Parisien

«Quoi qu’il en soit, les futurs bénéficiaires – autour de 2,66 millions de foyers – devront en faire la demande auprès de la Caisse d’allocations familiales. Et c’est bien là que le bât blesse. « Au regard du fonctionnement de la Caisse nationale d’allocations familiales (Cnaf), il faudrait six mois pour que la mesure devienne effective », ont fait savoir les fonctionnaires à Bercy. Une mesure effective, donc, en juin ?»

Un bricolage est envisagé par l’exécutif pour donner l’impression de tenir parole.

Faudra-t-il que les salariés remercient les grosses entreprises, Total en tête, pour leur générosité de fin d’année ? Cette charité est vraiment la preuve qu’il n’y a aucune recherche pour injecter de l’égalité. Il faudra pardonner l’absence bien compréhensible de cette prime de fin d’année de la part des petites entreprises, certains de ces directeurs ayant d’ailleurs enfilés des gilets jaunes !

Comment vont faire les artisans, les auto-entrepreneurs, les chômeurs, les indépendants pour se verser une prime de fin d’année ?

Défiscalisation des heures supplémentaires : pertes pour l’État, gains pour certains, chômage pour ceux qui pouvaient faire ces heures ; là encore inégalités car les ci-dessus citoyens ne font pas d’heures sup., ou plutôt en font gratuitement.
Une catastrophe pour les petits commerçants peut-on lire et entendre !

C’est tout à fait exact, la chute des ventes est énorme, tout le monde en est conscient, c’est navrant… mais peut-être que ceux qui s’élèvent, de partout, pour le dénoncer et rejeter la faute sur les gilets jaunes, auraient pu le faire depuis longtemps alors que des milliers de petits commerces et leurs employés ont disparu quand les municipalités ont laissé s’implanter les grandes surfaces périphériques !!

Serions-nous plus compréhensifs pour les uns que pour les autres ?

Le référendum d’initiative populaire ne me semble pas une bonne solution car on ne peut pas gouverner en zig zag, au coup par coup : cependant un vote de confiance de tous les Français au gouvernement, à la mi-mandat, pourquoi pas !

Je ne peux m’empêcher, à cette occasion, de rappeler les propos prémonitoires de Michel Serres : «Un nouvel humain est né : petite Poucette»

«Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, avec la même langue, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace.»

Il l’appelle Petite Poucette, et Petit Poucet pour leur capacité à envoyer des SMS avec le pouce, à développer des interrelations et interactions par un «jeu de mains» sur les claviers d’ordinateurs ou autre télécommande. Ces jeunes d’aujourd’hui vivent un tsunami tant le monde change autour d’eux. Pour M. Serres, c’est une période d’immense basculement.

«Tout le monde veut parler, tout le monde communique avec tout le monde en réseaux innombrables.»

«Ce chaos remplit tout l’espace, un véritable mouvement brownien ! A la nouvelle démocratie du savoir correspond, pour la politique générale, une démocratie en formation, qui demain s’imposera.»

«Concentrée dans les médias, l’offre politique meurt, elle n’offre plus aucune réponse, elle est fermée pour cause d’inventaire.»

«Vous vous moquez , dit petite Poucette, de nos réseaux sociaux. Avez-vous jamais réussi à rassembler, sans contraintes, des groupes aussi considérables ? Vous redoutez qu’à partir de ces tentatives apparaissent de nouvelles formes politiques qui balaient les précédentes, obsolètes !! Pouvez-vous rester fiers des résultats de vos politiques passées ?

«Armée, nation, église, peuple, classe, prolétariat, famille….,voilà des abstractions maintenant, volant au dessus des têtes. Incarnées, dîtes-vous ? Certes, sauf que cette chair humaine, loin de vivre, devait souffrir et mourir. Sanguinaires, ces appartenances exigeaient que chacun fît sacrifice de sa vie : martyrs suppliciés, femmes lapidées, hérétiques brûlés vifs, prétendues sorcières immolées sur les bûchers, voilà pour les églises et le droit ; soldats inconnus, alignés par milliers dans les cimetières militaires, liste longue de noms sur les monuments aux morts, en 14-18 : presque toute la paysannerie ; voilà pour la Patrie ; camps d’extermination et goulags, voilà pour la théorie folle des «races» et la lutte des classes ; quant à la famille, elle abrite la moitié des crimes, une femme mourant chaque jour des sévices du mari ou de l’amant ; et voici pour le marché : plus d’un tiers des humains souffrent de la faim pendant que les nantis font des régimes.»

Petite Poucette ne demande la mort de personne, elle veut seulement que cela change.

(1) Sénèque (complété par Montaigne pour la métaphore maritime)

Signé Georges Vallet

crédits photos:http://www.tite-asuka.fr

« VOX » populi

Toute la famille est tenue en haleine par le feuilleton des Gilets Jaunes : il y a dans ma famille, des pros et des anti-Gilets Jaunes. Il y a ceux qui font des barbecues sur les barrages et ceux qui les détestent et le font savoir. Il y a des cousins jaunes et d’autres qui ne le sont pas ; des amis de droite et des amis de gauche et c’est très bien. C’est une famille qui est ainsi parfaitement intégrée à la démocratie, à la République dont tous se réclament. Ceci-dit, les anthropologues les plus savants le pointent du doigt, il y a un « problème de territoires » en France : certains se meurent d’autres prospèrent et le bassin familial est essentiellement rural. Il y a donc fort à parier que de nombreux des miens se trouvent sur les barrages se voyant comme abandonnés et méprisés. Car nous, Gascons, nous sommes d’une race fière et nous n’aimons pas que l’on nous parle mal.

L’actualité des Gilets Jaunes a fait passer au second plan un autre fait majeur chez nos voisins qui nous sont chers : le résultat des élections régionales en Andalousie. Il est capital pour le futur de l’Europe : c’est la région la plus peuplée du pays ; fief historique de la gauche. Dans cette région, au nom de la modernité, un parti demandait l’arrêt pur et simple de toute tauromachie, l’Andalousie en est le berceau, et celui de la chasse, ressource importante de ses villages : Podemos membre de la coalition nationale au pouvoir à Madrid,classé à l’extrême gauche. Un autre, au contraire, voulait la « sanctuariser », Vox, nouvel arrivant d’extrême droite. Le premier a subi un grave recul électoral, le second est entré au parlement régional, pour la première fois de son histoire, en totalisant plus de 11% des voix, chiffre qu’aucun institut de sondage n’avait prévu.

Soyons clair : la famille ne se réjouit pas de l’irruption de Vox sur la scène espagnole. Il évoque les années sombres d’un pays que nous aimons. Mais la gauche andalouse ne récolte-t-elle pas le fruit de son intolérance ? Ces menaces radicales sur l’avenir de la tauromachie et sur celui de la chasse ces deux piliers de la culture populaire locale défendue en son temps par de nombreux intellectuels victimes du franquisme, comme Garcia-Lorca ou Miguel Hernandez, étaient-elles nécessaires ? Les secteurs cynégétiques et  taurins ont voté massivement VOX. Le grand matador Morante de la Puebla, très populaire en Andalousie, s’est manifesté dans ce sens, cela lui a valu des tags sur sa propriété, le traitant de nazi. La carte électorale le montre : le vote Vox est un vote populaire qui touche les zones les plus pauvres de cette grande région. Il semble que la fulgurante extension de ce parti -selon les sondages- se poursuivra aux prochaines élections nationales qui auront lieu l’année prochaine. L’Espagne rejoindrait ainsi l’Italie, l’Europe de l’Est et, toujours selon les sondages, la France. Nous aurions alors une Europe « mitée » par le populisme.

Ces résultats devraient rendre modestes les partis traditionnels et leurs discours. La gauche espagnole, démentie par les urnes, poursuit pourtant ses provocations. La dernière vient de la ministre socialiste espagnole de la transition écologique, Teresa Ribera, qui au lendemain de cette défaite andalouse s’est prononcée, à Madrid cette foi, pour l’interdiction pure et simple, immédiate et définitive de la tauromachie et de la chasse. Quand on connaît la contribution des éleveurs comme celle des chasseurs à la défense d’un environnement préservé sur des centaines de milliers d’hectares, à un bien-être animal malmené par les pratiques industrielles, sans compter les milliers d’emplois pérennes on se dit que c’est d’une mauvaise foi délibérée ou d’une ignorance coupable.

La récente sanction électorale andalouse, le succès de VOX, trouvent leurs racines dans ce mépris de ces nouveaux décideurs européens qui n’aiment pas le peuple. Ultime illustration, cette déclaration hasardeuse du responsable des députés LREM, Gilles Legendre, sur Public Sénat, assurant tranquillement que le gouvernement n’a fait aucune erreur mais a simplement été « trop intelligent, trop subtil, trop technique ». Déclaration symptomatique d’une prétendue élite européenne au talon de fer, autoproclamée, adepte de la réforme pour la réforme, sourde aux aspirations populaires au nom d’une modernité portée comme un totem.



Pierre Vidal

Illustration: « Le torero mort » par Edouard Manet.